Guillaume Bernard : comment l’idéologie des droits de l’homme prépare le terrain à l’euthanasie

par Sergyl Lafont le 26 juin 2026.

Avant-propos
Cet article propose une synthèse de l’entretien passionnant avec l’historien du droit Guillaume Bernard dans l’émission Penser la politique, et diffusé le 24 juin 2026 :
https://www.youtube.com/watch?v=1oSIQu-SL8Y

Loin des registres émotionnels qui dominent souvent ce débat, cette interview d’une qualité exceptionnelle met au jour une transformation profonde : la subversion du mot « droit » et l’avènement des droits subjectifs modernes. Cette analyse éclaire d’une lumière crue les ressorts intellectuels qui conduisent aujourd’hui à la légalisation de l’euthanasie, et invite à redécouvrir le droit naturel classique comme seul principe d’orientation.

Derrière le débat émotionnel sur la fin de vie se cache une fracture philosophique radicale. L’historien du droit Guillaume Bernard (enseignant à l’Institut catholique de Vendée) met au jour le mécanisme intellectuel par lequel notre société en vient à ériger l’administration de la mort en droit fondamental. Une démonstration implacable.

1. Le grand renversement : du juste objectif au désir individuel
Le mot « droit » a subi une subversion sémantique radicale :
— Le Droit Naturel Classique (Aristote, saint Thomas d’Aquin) : Le droit est une réalité objective à découvrir dans la nature des choses. L’homme reçoit sa vie ; il n’en est pas le propriétaire mais le gardien. La vie est un bien indisponible, condition de tout autre droit.
— Les Droits de l’Homme Modernes : Ce sont des droits subjectifs, des prérogatives attachées à la personne indépendamment de tout ordre naturel. L’homme est pensé comme absolument autonome : sa volonté devient la source unique du droit. Ce qui est légal se confond alors avec ce qui est juste.
Le basculement anthropologique : Ce n’est plus ce qui est commun aux hommes qui identifie l’homme, mais ce qui est propre à chacun. L’homme cesse d’être un être reçu pour devenir un être auto-institué. Cette vision élude la nature donnée pour ne valider que celle que l’individu se construit.

2. Le piège de la quatrième génération de droits
Guillaume Bernard distingue quatre étapes clés dans la dérive juridique moderne :
1. XVIIIe siècle : les « droits de » — Droits contre l’État pour protéger l’individu des abus du pouvoir.
2. Après 1945 : les « droits à » — Droits-créances exigeant des prestations de l’État (santé, logement).
3. Fin XXe : les droits-solidarité — Droits collectifs (environnement, principe de précaution).
4. Aujourd’hui : la quatrième génération — Une phase inédite et post-humaniste. Le droit ne protège plus l’homme contre le pouvoir, mais l’individu contre sa propre nature.
C’est cette logique de déconstruction anthropologique qui est à l’œuvre dans l’euthanasie, la GPA ou le transhumanisme.

3. La dignité conditionnée : le mécanisme fatal
Le point crucial de la démonstration tient à la redéfinition de la dignité :
— Tradition classique : La dignité est ontologique et inconditionnelle. Elle est attachée à l’être même de la personne, peu importe son âge, sa santé ou son autonomie.
— Modernité juridique : Elle fonde la dignité sur « la capacité de chacun à l’usage de sa puissance ». L’autonomie devient le critère exclusif d’accès à l’humanité.
Les conséquences de ce glissement sont terrifiantes. Si l’autonomie est jugée insuffisante, l’être n’est plus considéré comme authentiquement humain. C’est ainsi que l’enfant à naître peut être éliminé parce qu’il ne respire pas seul. Par la même logique, le malade comateux ou la personne lourdement handicapée sont voués à une mort provoquée, leur dépendance étant supposée dégrader leur dignité.
L’euthanasie devient alors une solution d’exclusion proposée à ceux que la société juge insuffisamment autonomes.

4. Les trois sophismes de l’euthanasie démontés
— Le sophisme du « droit à mourir » : C’est une contradiction dans les termes. Le droit est par essence ordonné à la protection de la personne ; il ne peut logiquement porter sur la destruction de son titulaire sans nier sa propre finalité.
— Le sophisme du « choix libre » : En contexte de grande dépendance, l’autonomie est une illusion. La solitude, la peur de déchoir et le sentiment d’être une charge créent une pression morale invisible. La vulnérabilité, qui appelait autrefois la protection, devient un motif de mise à mort déguisée en liberté.
— Le sophisme compassionnel : La vraie compassion (cum-pati, souffrir avec) consiste à accompagner et à soulager la douleur jusqu’au bout. L’euthanasie est une capitulation : la société externalise sa difficulté à accompagner la souffrance et choisit l’élimination du souffrant comme solution de facilité.

Conclusion : La dissolution du lien social
L’enjeu dépasse largement les cas individuels. Guillaume Bernard nous avertit :
« Le droit de chaque être singulier à s’affirmer en dehors de toute contrainte conduit à la négation du droit d’un corps social à perdurer dans ses traditions et à préserver son identité. »
Si la volonté individuelle et le consensus changeant des majorités deviennent la seule source de la norme, la société renonce au Bien Commun. Elle se dissout en une simple addition de volontés particulières, incapable de protéger les plus faibles. Si chacun peut décider souverainement de sa mort, plus aucune obligation collective ne nous lie aux plus vulnérables.
Pour les partisans de la vie, la reconquête des esprits exige de réinvestir d’urgence le droit naturel classique. Ce n’est pas un retour nostalgique, mais la condition absolue et unique de la protection des plus fragiles.

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