Par Sergyl Lafont le 8 juin 2026 dans Le Salon Beige.
Préambule aux députés de gauche
Cet article procède d’une conviction simple : vous êtes sur le point de voter contre vous-mêmes.
Car enfin, vous n’ignorez rien des déserts médicaux, des inégalités sociales, des contraintes budgétaires ni de la vulnérabilité concrète dans laquelle vivent les plus fragiles. Vous avez consacré votre engagement politique à montrer que les choix humains sont toujours situés, conditionnés, influencés par des réalités matérielles. Et pourtant, au seuil de la mort, tout se passe comme si ces déterminations disparaissaient soudain, comme si l’individu redevenait une abstraction.
Loi Falorni : l’épreuve de vérité de la gauche
Lettre ouverte aux députés de gauche
Par le Dr Sergyl Lafont
Ancien interne des Hospices Civils de Lyon, médecin biologiste.
Emmanuel Macron ne pouvait pas faire passer cette loi seul. Il lui fallait davantage qu’une majorité parlementaire. Il lui fallait que cette réforme puisse être présentée comme un progrès social. Et cela supposait votre concours.
Car votre soutien ne s’ajoute pas simplement au texte : il en modifie profondément la signification politique. Sans vous, cette réforme est principalement interprétée à travers le prisme de la liberté individuelle. Avec vous, elle acquiert la légitimité d’une avancée portée au nom de la justice sociale et de l’émancipation. C’est précisément pour cette raison que votre responsabilité est particulière.
Et demain, si les soins palliatifs demeurent insuffisamment financés, si les associations de défense du handicap élèvent la voix, si les familles demandent des comptes, c’est aussi vers vous que les regards se tourneront.
Votre histoire politique repose sur une idée simple et exigeante : il n’existe pas de liberté réelle sans conditions réelles de liberté. Un choix n’est pas libre parce qu’il est juridiquement autorisé. Il ne l’est que lorsqu’il est rendu effectivement possible, humainement soutenable et socialement protégé.
C’est au nom de ce principe que vous avez construit le droit du travail, défendu les services publics, combattu les déterminismes sociaux et dénoncé les inégalités structurelles. Vous avez toujours refusé de confondre liberté formelle et liberté réelle.
Pourquoi cette exigence devrait-elle disparaître précisément au moment où la vulnérabilité est maximale ?
La gauche ne peut pas dénoncer les choix contraints dans tous les domaines de la vie, et sanctuariser comme libre une demande de mort née de ces mêmes contraintes. Car le renversement auquel vous êtes aujourd’hui confrontés est considérable. Pour la première fois, vous êtes invités à considérer comme pleinement libre une décision prise dans un contexte où la dépendance, la maladie, l’isolement et la peur de devenir une charge occupent souvent une place centrale.
Le piège de l’autonomie
On vous parle d’autonomie, de dignité, d’autodétermination. Mais ce sont précisément les catégories que votre tradition intellectuelle a appris à interroger.
Quand un salarié accepte un emploi dégradé faute d’alternative, vous ne parlez pas de liberté. Quand une personne renonce à un droit parce qu’elle ne dispose pas des moyens de l’exercer, vous ne parlez pas de liberté. Quand une situation sociale conduit un individu à consentir à ce qu’il n’aurait jamais souhaité dans d’autres circonstances, vous dénoncez les mécanismes qui fabriquent ce consentement.
Pourquoi cette vigilance critique s’interromprait-elle lorsqu’il s’agit de mourir ?
Pourquoi considérer comme parfaitement autonome une demande qui peut être traversée par la solitude, la dépendance, le sentiment d’être un poids ou l’absence d’accompagnement suffisant ? Poser cette question n’est pas manquer de respect aux malades. C’est prendre au sérieux ce que vous avez toujours affirmé sur la fragilité des choix humains lorsque les conditions sociales se dégradent.
Ce que disent les faits
Dans les pays ayant légalisé l’aide à mourir, les motivations invoquées sont remarquablement constantes : perte d’autonomie, peur de dépendre, sentiment d’être une charge pour les proches, isolement, perte de dignité. En Oregon, où l’aide à mourir est légale depuis 1997, les données officielles montrent que la peur de « peser sur l’entourage » figure régulièrement parmi les premières raisons invoquées, souvent devant la douleur physique.
Autrement dit, ce que la loi entérine n’est pas seulement une souffrance médicale. Elle entérine aussi des représentations sociales de la dépendance, de l’utilité et de la dignité. Or ces représentations ne naissent pas dans le vide. Elles sont produites par des sociétés qui valorisent l’autonomie, la performance et l’indépendance.
Lorsqu’une personne en vient à penser que sa vie vaut moins parce qu’elle dépend des autres, cette conviction n’est jamais purement individuelle. Elle reflète aussi le regard collectif porté sur la vulnérabilité.
L’injustice concrète
La France demeure profondément inégalitaire face à la fin de vie. L’accès aux soins palliatifs reste insuffisant. Les disparités territoriales sont considérables. Les ressources humaines manquent. La solitude touche de nombreux malades.
Dans certains territoires, on ne choisit pas entre plusieurs formes d’accompagnement. On espère simplement bénéficier d’un accompagnement.
Peut-on sérieusement parler d’un choix libre lorsque les conditions permettant de vivre dignement la fin de vie ne sont pas assurées de manière égale pour tous ? Vous avez toujours soutenu qu’un droit n’est réel que lorsque chacun dispose effectivement des moyens de l’exercer. Pourquoi ce principe cesserait-il de valoir ici ?
Légaliser l’aide à mourir dans un contexte aussi inégalitaire ne corrige pas une injustice : cela risque de la consacrer.
Ce que personne ne veut regarder en face
Il faut le dire clairement : ceux qui demandent à mourir ne mentent pas sur leur souffrance. Ils disent une vérité. La question n’est pas de contester leur vécu, mais d’examiner ce que la société a fait — ou n’a pas fait — pour qu’ils en soient arrivés là.
Ce ne sont pas des conservateurs qui alertent en premier. Ce sont des militantes féministes, des collectifs antivalidistes, des organisations de personnes handicapées qui se réclament elles-mêmes de la gauche radicale. Elles voient dans ce texte non pas une libération, mais le risque d’un message implicite : qu’une existence marquée par la dépendance puisse être perçue comme moins digne d’être vécue.
Toute politique publique est confrontée à des contraintes budgétaires. Les soins palliatifs exigent du temps médical, des équipes formées, des structures adaptées et une présence humaine continue. Ils représentent un investissement collectif important.
Il ne s’agit pas d’affirmer que le législateur rechercherait délibérément une solution moins coûteuse. Mais il serait imprudent d’ignorer qu’un système durablement sous tension financière peut progressivement privilégier les réponses les moins exigeantes en ressources.
Plusieurs associations représentant des personnes handicapées ou vulnérables alertent depuis des années sur ce risque. Leur inquiétude mérite d’être entendue.
D’autant que la décision dont il est ici question possède une caractéristique unique. Une réforme peut être corrigée. Une politique publique peut être réorientée. Une mort ne se répare pas.
L’instant de cohérence
Votre vote ne sera pas un vote ordinaire. Il dira si, oui ou non, la gauche demeure fidèle à son exigence intellectuelle la plus profonde.
Il dira si vous continuez à penser la liberté à partir des conditions réelles d’existence, ou si vous acceptez qu’elle devienne, dans les moments les plus tragiques, une abstraction juridique. Il dira si la vulnérabilité appelle d’abord davantage de solidarité — ou l’autorisation d’une sortie.
Il dira aussi ce que vous pensez, au fond, d’une personne qui dit vouloir mourir parce qu’elle a peur de peser sur sa famille. Est-ce une liberté qu’il faut honorer ? Ou une détresse qu’il faut soignant ?
La question n’est pas de nier la souffrance. Elle est de savoir ce que signifie, politiquement, y répondre.
Toute votre histoire politique repose sur une intuition fondamentale : lorsqu’un être humain se trouve acculé par la précarité, l’isolement ou la dépendance, la réponse juste n’est pas de valider sa résignation, mais de transformer les conditions qui la produisent. Et pourquoi cette vérité s’arrêterait-elle précisément là où la détresse prend la forme d’un désir de mourir ?
Le véritable progrès social n’est pas de rendre la mort accessible. Il est de rendre la vie, jusqu’à son terme, réellement habitable.
Tant que cette exigence n’est pas satisfaite, ce texte ne consacre pas pleinement une liberté. Il entérine une défaite. La défaite d’une société qui n’a pas su garantir à chacun la certitude qu’il demeurait digne d’être accompagné jusqu’au bout.
Une société juste n’offre pas aux plus fragiles le moyen de disparaître. Elle fait en sorte qu’ils n’en viennent jamais à le désirer.
Illustration : Le Retour du fils prodigue, Rembrandt, vers 1668, détail – Musée d’État de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg.
Note de l’auteur sur l’illustration : L’étreinte du Fils prodigue de Rembrandt dit ce que devrait être une société digne : une communauté qui accueille la fragilité sans condition, qui entoure au lieu d’écarter, qui soutient au lieu d’abréger. Face à la tentation de la mort administrée, l’honneur de la politique — et singulièrement d’une gauche fidèle à elle-même — est de protéger le plus vulnérable, jamais d’organiser sa disparition.


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