Haltérophilo 17 mai 2026
Sortir de la prison numérique : le sursaut salutaire de Roland Thévenet
Il est des voix qui, au milieu du vacarme assourdissant de notre époque, résonnent avec la clarté d’un angélus dans le soir. C’est précisément ce sentiment de salutaire lucidité qu’a laissé la récente intervention de l’écrivain et conférencier Roland Thévenet sur la chaîne Haltérophilo. Face au flot ininterrompu de l’actualité anxiogène, des bruits de bottes et des effondrements sociétaux, son propos n’était pas une énième déploration stérile, mais une véritable feuille de route pour le combat spirituel contemporain. Comment vivre chrétiennement dans une société qui a délibérément choisi l’amnésie et le déracinement ? La réponse tient en un mot, exigeant et magnifique : la résistance par le réel et la verticalité.
La démoralisation par l’écran : le piège du « Codex » virtuel
Roland Thévenet pose d’emblée un diagnostic d’une grande acuité sur ce que l’on nomme abusivement la « société de l’information ». Ce déferlement continu de catastrophes, cette mise en scène perpétuelle du déclin ne relèvent pas du hasard : il s’agit, analyse-t-il, d’un véritable projet de démoralisation. L’objectif ? Atrophier l’autonomie de l’âme, plonger le chrétien dans une paralysie anxieuse pour mieux le soumettre aux structures de la modernité cybernétique.
Pour y parvenir, la technique a forgé son arme la plus redoutable : l’écran. Thévenet oppose avec force la page du livre au flux numérique. Là où le livre délimite un espace clos, propice à la vie intérieure et à la pensée longue, l’écran — ce « codex » moderne — fragmente l’attention par ses notifications incessantes, maintenant l’esprit à la surface de lui-même. Face à cette entreprise d’asservissement psychologique, l’urgence est de retrouver l’« indifférence » ignatienne. Non pas un jofoutisme ou un désintérêt du bien commun, mais cette sainte distance chrétienne qui consiste à ne pas se laisser consumer par un monde que l’homme n’a pas mission de sauver seul.
Le retour à la « Page » et aux maîtres oubliés
Pour briser les chaînes de cette matrice virtuelle et échapper à une production littéraire contemporaine trop souvent nombriliste, le remède réside dans le commerce quotidien avec les textes exigeants. Évoquant l’historien Godefroid Kurth (Les Origines de la civilisation moderne), Roland Thévenet rappelle comment les premiers clercs et moines ont su arracher la pensée aux artifices de la rhétorique païenne tardive pour l’élever vers la Vérité.
Contre les oukases d’une Université officielle qui a fait table rase du passé, il nous enjoint de redécouvrir ces grands témoins injustement relégués aux oubliettes de l’histoire littéraire. Il cite notamment René Bazin, dont le naturalisme chrétien sait intégrer la transcendance de l’homme et la beauté de la Création — à l’inverse du matérialisme désespérant d’un Zola —, mais aussi Léon Bloy ou Henri Béraud. Lire de telles œuvres, s’attaquer à des volumes denses, c’est refuser la paresse du divertissement de masse pour forcer notre intelligence à grandir.
La dissidence authentique se fait à genoux
Le cœur du message de Roland Thévenet touche cependant à l’essence même de notre foi. À ceux qui seraient tentés par un fatalisme désespéré, se persuadant que l’apostasie généralisée est une fatalité historique incontournable, il rappelle les mots de la Vierge à La Salette : l’effondrement est le plan de l’adversaire, mais le dessein divin exige notre fidélité.
La véritable dissidence chrétienne ne se déploie pas sur les réseaux sociaux ni dans les salons où l’on commente indéfiniment, avec une ferveur stérile, la géopolitique mondiale. La dissidence authentique est sacramentelle ; elle commence à genoux. Elle se déploie dans la fidélité absolue au Saint Sacrifice de la Messe — en confessant une nécessaire prédilection pour la liturgie traditionnelle, ce roc intemporel —, dans la pratique régulière de l’oraison et dans la piété filiale du chapelet récité pour nos morts.
Retrouver le réel : du potager à l’Eucharistie
Enfin, ce combat spirituel ne saurait faire l’économie d’un ancrage charnel. Pour rompre avec le virtuel, l’invitation est d’une simplicité désarmante : il faut réinvestir le réel. Contempler la nature telle que Dieu l’a faite plutôt que les décors bétonnés de nos cités ; réapprendre les gestes premiers, comme cultiver son potager ou faire son propre pain. Rappelons que le mot « culture » puise sa racine dans le latin colere, qui signifie cultiver la terre : le travail de l’esprit et celui du sol procèdent d’un même besoin d’enracinement.
À l’heure où la société spectaculaire s’apprête à saturer l’espace public de divertissements profanes et d’événements sportifs mondialisés, Roland Thévenet nous propose un magnifique exercice de Carême laïc : choisir le retrait volontaire. Préférons à ces grand-messes profanes le silence d’une page des Psaumes ou la méditation des écrits de Sainte Thérèse d’Avila.
En définitive, cette interview résonne comme un manifeste de survie spirituelle. Pour traverser le chaos moderne sans y perdre son âme, le chrétien doit « creuser l’écart ». En opposant à l’indignation horizontale et stérile des écrans la verticalité exigeante de la Croix, de la bonne lecture et de la terre, nous ne fuyons pas le monde : nous le reconstruisons, pas à pas, là où Dieu nous a plantés.
Sergyl Lafont.

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