La loi que personne n’assumera

par Sergyl Lafont Le Salon Beige 1er juin 2026.

Alors que la Commission Mixte Paritaire se réunit ce mardi 2 juin dans un climat de démission collective, l’émission de Guillaume de Thieulloy du 30 mai sur Radio Courtoisie, “Euthanasie : les enjeux cachés de ce projet de loi”:

a magistralement mis en lumière les coulisses de ce texte. En écho à ce débat essentiel, voici une réflexion sur ce que nous nous apprêtons à dire aux plus fragiles.

Illustration:
Pietà – Hippolyte Flandrin (1809-1864) -Musée des Beaux-Arts de Lyon

(Photo Sergyl Lafont)

La loi que personne n’assumera

Dans quarante-huit heures, une Commission Mixte Paritaire tentera de finaliser l’un des textes les plus importants de ces dernières décennies. Une loi qui pourrait modifier durablement le rapport de la France à la maladie, à la dépendance, à la vieillesse et à la mort.

Une loi historique. Une loi civilisationnelle.
Et pourtant — une loi dont personne ne semble vouloir être pleinement l’auteur.
Il ne s’agit pas de nier qu’un texte ait été déposé, porté, discuté. L’auteur juridique existe. Mais l’auteur politique pleinement assumé — celui qui dirait : « je porte ce choix devant l’Histoire » — demeure introuvable.
C’est là le fait le plus troublant de ce débat. Lorsqu’une société s’apprête à franchir une frontière aussi importante, on s’attendrait à voir des responsables politiques défendre explicitement une vision de l’homme, assumer un choix de civilisation, en porter la charge devant l’Histoire.

Or il se produit exactement l’inverse :
• Les associations expliquent qu’elles n’ont fait qu’accompagner une évolution de la société.
• Les experts assurent qu’ils n’ont fait que constater une demande.
• Les médias affirment qu’ils n’ont fait que refléter l’opinion.
• Le gouvernement dit qu’il n’a fait qu’ouvrir une possibilité.
• Les parlementaires prétendent qu’ils n’ont fait que traduire une attente.
À la fin de la chaîne : personne ne décide vraiment. Personne n’assume pleinement. Personne ne signe moralement. Et pourtant, une décision irréversible est en train d’être prise sans sujet clairement identifiable.

C’est précisément ce mécanisme — cette dilution progressive de la responsabilité — qui devrait nous alerter. Car les grandes ruptures historiques ne surviennent pas seulement lorsqu’une volonté s’impose. Elles surviennent aussi, et peut-être surtout, lorsque plus personne ne veut en porter explicitement la charge.

Car derrière les mots liberté, autonomie, dignité — que personne ne conteste en eux-mêmes — se cache une question que l’on évite de formuler clairement : Que dit une société lorsqu’elle transforme la mort en réponse légalement proposée à la vulnérabilité humaine ?
Que dit-elle au malade qui souffre ? Au vieillard dépendant ? À la personne handicapée ? À celui qui a perdu son autonomie, sa force, parfois même le désir de continuer ?

Officiellement, elle lui dit qu’il reste libre.
Mais une liberté ne se juge pas à ce qu’elle autorise. Elle se juge à ce qu’elle rend psychologiquement supportable.
Dans une société qui valorise l’autonomie, la performance et la maîtrise de soi, combien finiront par ne plus seulement se demander s’ils souffrent — mais s’ils ont encore le droit symbolique de peser sur les autres ? Combien auront le sentiment de coûter trop cher ? Combien en viendront à intérioriser l’idée que leur disparition pourrait soulager leurs proches ?

Les défenseurs de la réforme répondront qu’aucune pression n’est prévue, que des garde-fous existent. Sans doute. Mais les lois ne vivent jamais uniquement dans leurs articles. Elles vivent dans les esprits. Ce qu’une loi autorise compte moins que ce qu’elle rend imaginable. Puis acceptable. Puis banal.

Le véritable test d’une civilisation n’est pas de savoir comment elle accompagne ceux qui veulent mourir. Il est de savoir ce qu’elle dit à ceux qui hésitent encore à vivre.

Voilà pourquoi les membres de la Commission Mixte Paritaire ne voteront pas seulement un texte juridique. Ils voteront un message adressé à la fragilité humaine.

Dans quarante-huit heures, chacun d’entre eux fera un choix.
Pas l’Histoire. Pas les sondages. Pas une « évolution inéluctable de la société ».
Eux. Personnellement.
Cette loi ne sera pas votée par « la société ». Elle sera votée par des femmes et des hommes identifiables.

Et lorsque l’on se demandera ce que nous avons commencé à dire à nos plus vulnérables, il ne sera plus possible de répondre : « Personne n’a décidé. » Car quelqu’un aura voté.
L’Histoire ne retient pas les justifications.
Elle ne retient pas les intentions.
Elle retient les décisions.
Et elle retient les noms.


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