Magnifica Humanitas — le regard d’un biologiste sur l’encyclique de Léon XIV

Par Sergyl Lafont le 26 mai 2026 dans Le Salon Beige.

Face à l’intelligence artificielle, un biologiste médical lit l’encyclique Magnifica Humanitas de Léon XIV — et y retrouve une inquiétude portée depuis des années.

Il arrive parfois qu’un texte ne donne pas seulement des idées, mais mette soudain des mots sur une inquiétude silencieuse que l’on porte depuis des années. En lisant Magnifica Humanitas, l’encyclique publiée le 15 mai 2026 par le pape Léon XIV, j’ai éprouvé cela avec une intensité rare.

À soixante et onze ans, après une vie passée entre les laboratoires hospitaliers, la recherche en immunologie et l’industrie du diagnostic médical, je lis ce texte moins comme un théologien que comme un homme qui a vu la médecine changer de visage. J’ai connu une époque où l’on parlait encore longuement avec les cliniciens pour discuter d’un résultat inquiétant ; où un biologiste n’était pas seulement un producteur de chiffres mais un interlocuteur engagé dans la décision. J’ai vu ensuite monter, année après année, la logique du flux, de l’optimisation, du pilotage par les données.

Je ne suis pas hostile au progrès technique. Toute ma vie professionnelle s’est construite avec lui. Les automates ont amélioré la précision analytique, réduit des erreurs parfois dramatiques. Le diagnostic moléculaire a permis des avancées extraordinaires. Il serait absurde de sombrer dans une nostalgie antimoderne.

Mais l’originalité de cette encyclique est de nous avertir qu’un seuil invisible est en train d’être franchi. L’intelligence artificielle tend à devenir davantage qu’un outil : un environnement culturel global, une matrice invisible qui prétend redéfinir ce qu’est l’homme. C’est précisément cela que Léon XIV nomme avec lucidité : la tentation technocratique de Babel, contre laquelle il oppose la figure de Néhémie reconstruisant la cité.

La tyrannie de la corrélation

Je reconnais cette tentation parce que je l’ai vue s’installer concrètement dans le monde de la santé. Elle ne commence jamais par des intentions maléfiques. Elle s’introduit sous le vocabulaire rassurant de la rationalisation, de la traçabilité, de l’aide à la décision. Puis, peu à peu, le malade réel disparaît derrière sa représentation numérique.
Le danger de l’intelligence artificielle en médecine n’est pas celui d’une machine de science-fiction qui remplacerait physiquement le praticien. Le danger est plus subtil : une habitude mentale, un réductionnisme insidieux qui consiste à regarder l’être humain comme un ensemble de probabilités calculables. Or la médecine ne se réduit pas à la prédiction. Et la vérité n’est pas un alignement de données optimales.

L’IA excelle à repérer des motifs dans des masses considérables de données ; mais corréler n’est pas comprendre. Un résultat biologique n’est jamais un être humain. Entre une valeur chiffrée et une existence charnelle demeure toujours une distance irréductible. Toute la grandeur du soin réside précisément dans cette distance.

Je me souviens encore de certains patients dont nous pensions, biologiquement parlant, qu’ils ne passeraient pas la nuit. Et pourtant ils demeuraient là, contre toute logique statistique, suspendus à une présence, une volonté, parfois une paix intérieure impossible à quantifier. J’ai vu aussi des effondrements brutaux chez des patients dont les indicateurs semblaient rassurants. Avec les années, on finit par comprendre qu’aucune accélération algorithmique ne supprimera jamais la part de mystère propre à la vie humaine.

La fragilité, condition de l’humanité

Ce que notre époque supporte de moins en moins, ce n’est pas seulement la souffrance : c’est l’imprévisibilité. Nous voulons tout anticiper, tout sécuriser, tout corriger en amont. La médecine contemporaine glisse ainsi insensiblement d’une logique du soin vers une logique de gestion du risque.

Lorsque l’existence humaine est principalement perçue sous l’angle de ses probabilités pathologiques, la tentation apparaît de sélectionner, trier, éliminer. La médecine prédictive peut prévenir des souffrances réelles, mais elle peut aussi produire une civilisation de l’angoisse génétique permanente, où des scores de risque prétendent enfermer le devenir d’un enfant dans les probabilités de son hérédité.

Toute mon expérience d’immunologiste m’a appris exactement l’inverse du rêve transhumaniste. Le vivant n’est pas une mécanique parfaite qu’il suffirait d’ajuster. Notre système immunitaire lui-même ne vit et ne se fortifie que parce qu’il accepte l’exposition au « non-soi », au risque, à l’incertitude. Une immunité totalement étanche, fermée sur elle-même au nom de la protection absolue, conduirait paradoxalement à la mort.

Ici, l’encyclique atteint une profondeur remarquable en adossant la Magnifica Humanitas au Magnificat. Face à la toute-puissance algorithmique, le pape ne propose pas une contre-performance technique, mais l’audace théologique de la vulnérabilité. Notre fragilité n’est pas un bug à corriger : elle est la condition même de notre humanité, le lieu biologique et spirituel où peuvent naître la compassion, la dépendance mutuelle, le soin donné gratuitement et l’amour.

À mon âge, après avoir accompagné tant de patients, tant de familles, tant de fins de vie, je ne crois plus au mythe de l’autonomie absolue. Les moments les plus vrais de l’existence humaine sont souvent des moments de dépendance : un vieillard qui serre une main, une famille réunie autour d’un mourant, un regard échangé dans une chambre d’hôpital à trois heures du matin. Aucune intelligence artificielle ne pourra habiter ces moments-là.

Néhémie et le « jeûne de l’IA »

Face au déterminisme prédictif qui tend à enfermer l’homme dans la boucle de ses données passées, l’espérance chrétienne agit comme une rupture de logique : elle ouvre un avenir que les calculs ne peuvent contenir. L’algorithme est un miroir du passé ; l’homme demeure une porte vers l’avenir.

Léon XIV ne cède ni au fatalisme technophile ni au catastrophisme technophobe. Il oppose à Babel la figure de Néhémie reconstruisant Jérusalem. Néhémie ne fuit pas les ruines ; il invite chacun à rebâtir la cité pierre par pierre, en confiant à chaque famille un tronçon de mur. Ce chantier est immédiat pour nous. Il suppose d’abord une ascèse morale.

L’utilisation fluide et permanente de ces technologies installe en nous un sentiment insidieux de toute-puissance. En abolissant l’effort et la confrontation à nos propres limites cognitives, la machine nous fait perdre l’humilité fondamentale de notre condition. La sagesse humaine ne naît pas du traitement instantané des données, mais d’une vérité vécue, mûrie et parfois soufferte dans la chair.

Le pape ose alors une formule magnifique : celle d’un « jeûne de l’IA ». Pour le biologiste, le jeûne évoque une mise au repos métabolique nécessaire à l’équilibre de l’organisme ; pour le croyant, il est une discipline intérieure destinée à libérer l’esprit. Ce jeûne devient aujourd’hui une nécessité anthropologique : retrouver le silence, préserver l’attention, résister à la capture permanente de la conscience par les flux numériques.

Dans le monde du soin, cette résistance prend des formes très concrètes : préserver des consultations où l’écoute du patient prime sur la saisie informatique ; défendre des fins de vie accompagnées par une présence humaine plutôt que pilotées par des protocoles de scores ; protéger des maternités où la naissance demeure un mystère accueilli et non un tri préconceptionnel.

Le Verbe fait chair, non donnée

Le christianisme affirme quelque chose de profondément scandaleux pour notre modernité technologique : la fragilité n’est pas une anomalie à effacer ; elle peut devenir un lieu de vérité. En Jésus-Christ, Dieu a sauvé l’humanité en assumant pleinement notre condition biologique, mortelle et limitée — non en l’abolissant. Le Verbe s’est fait chair : non programme, non donnée, non conscience téléchargeable.

Une société réellement humaine ne sera jamais celle qui possédera les meilleurs algorithmes prédictifs ou les serveurs les plus puissants. Ce sera celle qui continuera à reconnaître une dignité infinie à un être diminué, dépendant, désorienté ou mourant — même lorsqu’il ne produit plus rien, ne calcule plus rien, ne « sert » plus à rien.
C’est là, au fond, que se joue la question décisive soulevée par Magnifica Humanitas. Non pas : « Jusqu’où ira l’intelligence artificielle ? » Mais plutôt : « Quelle idée de l’homme voulons-nous encore sauver ? »

Illustration: Le Philosophe en méditation 1632 – musée du Louvre Rembrandt ( 1606- 1669).

Laisser un commentaire