Par Philippe.defranck le 25 mai 2026 dans Le Salon Beige.
Il faut parfois se méfier des explications trop faciles. Elles rassurent plus qu’elles n’éclairent. Le terrorisme islamiste, en France, n’est pas seulement une affaire d’immigration, de banlieues, de misère sociale ou de géopolitique proche-orientale. Il a aussi recruté, et parfois très tôt, parmi des Français issus de familles non musulmanes, souvent de culture chrétienne, parfois catholiques par héritage, devenus musulmans avant de basculer vers le djihadisme.
Cette réalité est dérangeante parce qu’elle oblige à regarder ailleurs que là où les discours habituels nous invitent à regarder. Elle ne permet pas de dire que les convertis à l’islam seraient naturellement suspects. Mais elle oblige à poser une question plus profonde : pourquoi certains Français, nés dans un pays anciennement chrétien, parfois dans des familles paisibles, parfois dans des provinces tranquilles, ont-ils trouvé dans l’islam radical une réponse plus forte que tout ce que leur monde d’origine leur avait transmis ?
Les noms sont connus. Christophe Caze et Lionel Dumont, au cœur du gang de Roubaix dans les années 1990. David Vallat, passé par les réseaux afghans et algériens avant de revenir de cette dérive. Fabien et Jean-Michel Clain, Français convertis devenus des figures de la propagande de Daech, jusqu’à la revendication des attentats du 13 novembre. Thomas Barnouin, converti d’Albi, passé par les réseaux salafistes toulousains et devenu cadre religieux de l’État islamique. Maxime Hauchard, jeune Normand apparemment sans histoire, parti devenir bourreau en Syrie. Mickaël Dos Santos, fils d’immigrés portugais, radicalisé au lycée. David Drugeon, Breton converti, artificier du djihad international. Les frères Moreau, adoptés, passés par la délinquance, la prison et la Syrie. Les frères Bons, convertis eux aussi, dont l’un mourra dans une attaque-suicide. Émilie König, Bretonne convertie, devenue recruteuse et propagandiste de Daech.
Ces trajectoires ne sont pas identiques. Certaines passent par la prison, d’autres par la mosquée, d’autres par Internet, d’autres par des réseaux familiaux ou amicaux. Certaines relèvent de la délinquance, d’autres d’une quête religieuse devenue folle, d’autres encore d’une fascination morbide pour la guerre et la pureté. Il n’y a pas de profil unique. Mais il existe une musique commune : rupture, quête, vide, besoin d’appartenance, désir de purification, recherche d’un ordre plus fort que soi.
C’est ici que le regard chrétien peut apporter quelque chose de décisif. Car ces jeunes n’ont pas seulement manqué d’information. Ils ont manqué de transmission. Ils n’ont pas seulement été séduits par une idéologie ; ils ont été trouvés disponibles. Disponibles parce que le monde d’où ils venaient ne savait plus leur parler du bien, du mal, du salut, de la faute, du pardon, du sacrifice, de la paternité, de la mort, de l’éternité. Disponibles parce qu’on avait cru qu’une vie pouvait être remplie par un travail, un ballon de foot, quelques sorties, un téléphone, un abonnement Netflix et le vague catéchisme républicain du “vivre-ensemble”.
Les reportages sur ces cas sont presque toujours écrits dans le même étonnement naïf : “C’était un garçon normal.” “Il jouait au foot.” “Il travaillait au McDo.” “Ses parents ne comprennent pas.” Comme si jouer au foot suffisait à nourrir une âme. Comme si avoir un petit emploi, une chambre, des loisirs et des copains empêchait un jeune homme d’être intérieurement vide. Comme si l’apparence de normalité disait quelque chose de la profondeur d’une vie.
Or le cœur humain ne se nourrit pas seulement de confort. Il a besoin d’une raison de vivre. Il a besoin d’un récit. Il a besoin d’une filiation. Il a besoin d’une loi intérieure. Il a besoin de se savoir attendu quelque part. Lorsque ces besoins ne sont pas assumés par la famille, l’école, la nation, l’Église, ils ne disparaissent pas. Ils deviennent des failles ouvertes.
L’islam radical sait entrer par ces failles. Il ne commence pas toujours par la violence. Il commence souvent par la fraternité, la discipline, la rupture avec l’ancienne vie, la promesse de devenir pur, l’idée que tout peut recommencer. Il donne des frères à celui qui se croyait seul. Il donne une loi à celui qui vivait dans le flottement. Il donne une mission à celui qui ne voyait aucun horizon. Il donne des ennemis à celui qui ne savait pas nommer sa colère. Il donne même une forme de dignité à celui qui se méprisait.
C’est cela qui est terrible : la première prise n’est pas toujours brutale. Elle peut être douce, enveloppante, presque charitable en apparence. On accueille, on entoure, on explique, on corrige, on sépare peu à peu du monde ancien. Puis vient le durcissement. Le converti, souvent, veut prouver qu’il est plus sincère que les autres. N’ayant pas reçu l’islam comme héritage familial, il le reçoit comme rupture totale. Il peut devenir plus zélé, plus rigide, plus impatient. Sa conversion n’est plus seulement religieuse : elle devient revanche, purification, nouvelle naissance.
Il faut aussi avoir le courage de le dire : l’islam populaire de conversion agit souvent par une argumentation très émotionnelle. Il promet la simplicité absolue : un Dieu unique, un Livre parfait, un Prophète modèle, une loi claire, une communauté mondiale. Pour un esprit blessé, peu formé, assoiffé de certitudes, cette simplicité apparente est redoutable. Elle donne l’impression d’une évidence. Mais dès qu’on entre dans l’examen historique et critique sérieux des origines de l’islam, du Coran, des traditions, de la figure de Mahomet, des hadiths, de La Mecque, de la fixation des textes, cette évidence se fissure. L’édifice est beaucoup moins solide qu’il ne le prétend.
Le drame est que le jeune converti fragile ne rencontre presque jamais cette critique. Il ne rencontre pas d’abord un historien, un théologien, un prêtre formé, un chrétien capable de répondre. Il rencontre des hommes qui lui disent : viens, prie, change de vie, quitte tes péchés, rejoins tes frères. Face à cela, notre Occident matérialiste ne sait souvent opposer que des abstractions. Et notre catholicisme, lorsqu’il n’est plus missionnaire, ne sait parfois opposer qu’un sourire gêné.
C’est peut-être là notre honte. Le christianisme avait tout pour répondre à ces faims. Il sait parler de la faute sans désespérer du pécheur. Il sait proposer une ascèse sans abolir la liberté. Il sait offrir une communauté sans dissoudre la personne. Il sait donner des frères sans fabriquer une meute. Il sait donner des martyrs sans fabriquer des assassins. Il sait transformer la violence en combat intérieur, la honte en repentir, la chute en relèvement. Mais encore faut-il qu’il soit annoncé comme une vérité forte, et non comme une vague morale humanitaire.
Le djihadisme français des convertis raconte donc deux histoires à la fois. Il raconte l’histoire de réseaux islamiques qui ont su capter des êtres fragiles, parfois délinquants, parfois simplement vides, parfois intelligents mais désorientés. Mais il raconte aussi l’histoire d’un pays qui ne transmet plus assez pour retenir ses enfants. Une France où des jeunes issus de familles chrétiennes, ou anciennement chrétiennes, peuvent grandir sans recevoir le moindre viatique spirituel sérieux. Une France où des parents aiment parfois leurs enfants, mais ne savent plus quoi leur donner d’autre que de la sécurité, des études, des loisirs et des conseils pratiques.
On dira que tous les parents ne peuvent pas tout. C’est vrai. Beaucoup ont été sidérés, dépassés, sincèrement aimants. Certains n’ont rien vu venir. D’autres ont essayé trop tard. Il ne s’agit pas de les accabler. Mais il faut bien constater qu’une société qui ne transmet plus produit des âmes disponibles. Disponibles pour la tristesse, pour le cynisme, pour la drogue, pour la pornographie, pour la violence, et parfois pour une religion de rupture qui vient offrir, sous une forme mensongère, ce que le monde moderne ne donne plus : une totalité.
C’est pourquoi il serait trop court de ne voir dans ces convertis djihadistes que des monstres. Ils le deviennent parfois, et leurs crimes doivent être nommés sans faiblesse. Mais avant d’être des monstres, beaucoup furent des êtres creux, mal aimés, mal transmis, mal armés. Des enfants d’un monde qui ne savait plus leur parler du ciel, et qui s’est étonné ensuite qu’ils aillent chercher un faux ciel ailleurs.
La leçon est cruelle. Quand une civilisation ne transmet plus la foi, elle ne fabrique pas des esprits neutres. Elle fabrique des orphelins métaphysiques. Et les orphelins, un jour ou l’autre, cherchent une famille.
Parfois, ce sont les pires familles qui les adoptent.

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