Par Christian Lehmann Médecin généraliste, écrivain
mercredi 6 mai 2026
En mai 2025, les députés ont voté dans un quasi-consensus une loi qui, pour la première fois, instaurerait en France l’accès à l’euthanasie et au suicide assisté pour les personnes atteintes de maladies graves et incurables. Rejeté en première lecture au Sénat, ré-adopté en seconde lecture à l’Assemblée, le texte arrive en seconde lecture au Sénat le 11 mai 2026.
Médecin généraliste depuis 1984 après avoir travaillé pendant de nombreuses années dans un service de réanimation, j’ai vécu cette période grise de non-dits, d’interdits, pendant laquelle soignants, patients, familles, se retrouvaient confrontés à des situations très difficiles. Puis la mise en place des équipes et des services de soins palliatifs a largement amélioré la fin de vie de très nombreux patients, mais la dégradation du système de santé liée à des diktats économiques totalement déconnectés de la réalité a entraîné la situation actuelle, où nombre de patients n’ont pas accès à ces soins qui leur seraient indispensables.
Et, au lieu de tout faire pour que les soins palliatifs soient réellement accessibles à tous sur l’ensemble du territoire, Emmanuel Macron met en avant le « droit de mourir dans la dignité ». Quand clairement, vivre dans la dignité ne fait pas partie de son programme. Et pendant toute la discussion autour de cette loi, les patients présentant un handicap, les patients antivalidistes, ont tenté – en étant rarement écoutés – d’alerter sur les conséquences prévisibles d’une telle loi présentée comme une alternative libertaire pour les personnes en bonne santé, qui voudraient « choisir » leur mort.
Comme le dit Odile Maurin, autiste, en fauteuil roulant électrique et élue municipale à Toulouse : « Plutôt que garantir les droits à une vie digne, les députés sont en train de faciliter l’accès à la mort pour les personnes handicapées… Le système d’aide aux personnes handicapées s’effondre, comme le système de soins, et nous subissons une vraie maltraitance institutionnelle… Quand on vit en tension permanente sans soutien, ce n’est pas un choix de mourir. Il faut cesser de présenter comme un choix ce qui peut n’être que la conséquence logique d’un système qui nous broie. Cette loi, ce n’est pas une avancée. C’est une trappe, une trappe qu’on ouvre sous les pieds des personnes handicapées et précaires et moi, je refuse qu’on ose appeler ça de la dignité. »
Pour mourir, tapez 1. Le titre du court et dense essai d’Elisa Rojas, avocate, militante féministe et pour les droits des personnes handicapées, a suscité des difficultés avec plusieurs maisons d’édition qui ont considéré que les libraires n’allaient pas accepter un tel livre, tant l’opposition à ce projet de loi est considérée comme ne pouvant être que d’origine réactionnaire, alors que dans le cas d’Elisa Rojas, il s’agit d’une critique de gauche, profondément humaniste et antivalidiste, comme le pointe le sous-titre Comment la loi sur la fin de vie inscrit la mort dans une logique capitaliste.
Le projet de loi en cours distingue une catégorie de gens pour qui le choix du suicide serait considéré comme un choix rationnel.
« Le titre correspond totalement à la société qu’on est en train de construire, à la dystopie en cours, à tout ce qui détruit l’humain et que le système capitaliste vend comme un progrès », explique Elisa Rojas. Elle pointe ainsi le flou et l’ambiguïté maintenus par les défenseurs de ce texte dont sont absents les termes « suicide assisté » et « euthanasie ». « Beaucoup de gens, dit-elle, pensent que le texte concerne la fin de vie, les gens dont la mort est imminente, alors que ce n’est pas le cas. Le projet de loi relatif à la fin de vie est ainsi devenu une proposition de loi relative à l’aide à mourir, en élargissant sans jamais trop l’expliciter le champ des personnes éligibles. […] Dans les discussions sur le sujet, on met en avant le fait qu’il s’agirait d’un moyen de soulager individuellement des personnes qui souffrent, et qui pourrait s’y opposer ? Alors qu’il s’agit en fait d’un projet de loi qui met en danger un groupe entier de personnes considérées comme dispensables à la société. Il faut d’abord déshumaniser, dévaloriser ceux dont on veut se débarrasser… On doit tirer les leçons du passé pour éviter d’en reproduire les plus funestes erreurs. Je pense à l’Aktion T4, campagne d’extermination conduisant entre 1939 et 1945 à l’élimination de 200 000 à 300 000 enfants et adultes handicapés par le Troisième Reich, qui glorifie ceux qui se chargent de cette mission, considérée comme un acte d’amour et de compassion. »
Selon Johann Chapoutot, « le terme “Gnadentod”, “mort miséricordieuse” […] révèle la volonté de détourner les idées morales, chrétiennes et kantiennes, d’amour et de compassion, au profit de l’eugénisme. Pour désarmer les opposants à cette politique d’assassinat, on retourne leurs arguments contre eux. On leur assure que, précisément, tuer le malade est un acte d’amour envers lui, délivré de sa souffrance, et envers ses proches et la communauté, délivrés d’un fardeau. C’est une prise de judo sémantique : le vrai compassionnel, c’est celui qui tue. »
Dans son essai, Elisa Rojas rappelle qu’existe en France une loi sur les soins palliatifs, la loi Claeys-Leonetti. Celle-ci a été expertisée et validée, et recouvre l’immense majorité des situations, à condition que l’accès aux soins palliatifs soit réellement mis en place et assuré sur l’ensemble du territoire, pour toutes les personnes qui le nécessitent, ce qui n’est pas le cas. Elle s’interroge, et nous interroge aussi, sur la manière dont le suicide est dans ce texte présenté comme une alternative acceptable, voire à encourager.
Alors que le suicide est considéré comme un échec global, une catastrophe pour la personne, son entourage, et la société dans son ensemble, un choix non rationnel dont on essaie de sauver ceux et celles qui l’ont tenté en les réanimant, le projet de loi en cours distingue une catégorie de gens pour qui le choix du suicide serait considéré comme un choix rationnel à organiser méticuleusement, certaines vies étant considérées comme non dignes d’être vécues. Elle pointe chez les défenseurs du texte la manière dont le dispositif proposé constituerait un engrenage médical et administratif. Si la liberté de dire stop, d’arrêter la démarche, est supposée exister, certains défenseurs du texte semblent la considérer comme un simple obstacle à contourner, un patient angoissé au dernier moment pouvant bénéficier d’un sédatif pour le calmer et pouvoir procéder plus avant.
« C’est comme si la mort devait vaincre, alors que beaucoup de gens qui tentent le suicide lancent aussi un appel au secours, soit sur les réseaux sociaux, soit en appelant les secours. Dans la vraie vie, on peut changer d’avis jusqu’au dernier moment, la vie peut l’emporter », insiste Elisa Rojas : « Des patients en souffrance demandent parfois à mourir, mais une fois pris en charge en soins palliatifs, soulagés, ils changent d’avis. Mais encore faut-il être pris en charge, et l’accès aux soins des plus précaires, parmi lesquels les personnes avec handicap, est le plus difficile. Il faut comprendre que cette proposition de loi poussée par Emmanuel Macron n’a rien de progressiste, qu’elle est en cohérence avec l’ensemble de son programme, qu’elle représente la dernière pierre de la destruction du système de soins. Cette société crée de la maladie et de la souffrance. Au travail, avec des conditions avilissantes qui usent les gens, conduisent au burn-out… Dans la vie de tous les jours où nous sommes exposés à la pollution, aux pesticides, à une pandémie comme le Covid qui est considérée comme faisant partie du quotidien… Cette société capitaliste crée des malades, des gens en souffrance, et effondre le système de santé. Les pousser au suicide assisté, les faire disparaître plutôt que les prendre en charge, est un choix économique et financier. »
Elisa Rojas, Pour mourir, tapez 1, Éditions du Détour, avril 2026, 128 pages.
Médecin généraliste, écrivain

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