Cette conférence de Gustave Thibon date de la fin des années 1960 ou au début des années 1970.
Youtube Marc JEANSON Vidéo et retranscription intégrale incluant les questions/réponses avec le public.
« Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, je me réjouis de me trouver parmi vous ce soir, précisément dans… devant un auditoire restreint, qui sont précisément les auditoires que j’aime, puisque le contact est plus direct et le dialogue possible.
J’ai donc à vous parler ce soir de Simone… de la présence permanente de Simone, car il appartient aux êtres de l’Éternel — et à eux seuls — de ne jamais dater et de rester éternellement actuels. C’est cela la vraie permanence de la jeunesse, il n’y en a pas d’autre.
Évidemment, je n’ai pas beaucoup d’autorité pour parler d’un être… et je ne dis pas cela par fausse modestie, mais d’un être qui me dépasse profondément. J’ai compris ce dépassement en la fréquentant. Je vous dirai même — je vais vous paraître affreusement orgueilleux, mais ce n’est pas tout à fait le cas — que devant Simone Weil, et bien j’ai vraiment senti une supériorité essentielle.
Notez bien que de sentir des hommes supérieurs à moi, ça m’arrive assez souvent. Je connais beaucoup d’hommes plus savants que moi — enfin j’ai l’impression qu’un étudiant, peut-être, arriverait à savoir ce qu’ils savent. Plus intelligents que moi aussi, ça ne manque pas. Mais j’ai l’impression qu’avec un supplément d’intelligence — l’intelligence étant tout de même un don naturel — je comprendrais ce qu’ils comprennent. Tandis que devant Simone Weil, j’avais l’impression de me trouver en face d’un maître qui appartenait totalement à une autre dimension. Cette dimension de la Grâce dont parle Pascal, qui distingue trois ordres : l’ordre des corps, l’ordre des esprits et l’ordre de la Grâce, qui sont évidemment très différents l’un de l’autre. Et bien, cet ordre auquel participe le surnaturel, et bien j’ai senti chez elle qu’elle y était immergée.
En d’autres termes, j’ai l’impression, pour parler de Simone, de ne pas faire le poids. Vous me direz que ne pas faire le poids, ça ne veut rien dire pour quelqu’un qui a opposé « la pesanteur et la grâce ». Elle n’était pas particulièrement éprise de la pesanteur, alors je pourrais même dire le contraire : que je ne fais pas l’impondérable. Autrement dit, je ne participe pas assez à l’impondérable.
Enfin, le seul privilège est que je l’ai connue, que j’ai eu de très longues conversations avec elle qui font partie des… des grands événements de ma vie, des événements qui vont au-delà de l’événement précisément. Qu’il y a eu une grande amitié entre nous. Et dans ce que je vais vous dire, et bien j’utiliserai en très grande partie non pas tellement ses œuvres — ses œuvres d’ailleurs traduisaient ses conversations — mais enfin plutôt les conversations que j’ai eues avec elle.
On m’a dit qu’il était bon, étant donné que tout le monde ne la connaît pas, d’évoquer en quelques mots la vie de Simone Weil. Ici, évidemment, je vais schématiser et taire beaucoup de choses par nécessité — non pas parce que je tiens à les taire, mais pour la bonne raison qu’il faudrait parler des heures entières. Si vous voulez connaître la vie de Simone Weil, je vous recommande la lecture du livre de Simone Pétrement en deux volumes qui est paru chez Fayard, qui me paraît un ouvrage définitif et aussi merveilleux par la justesse que par la justice, deux qualités qui ne vont pas toujours ensemble.
Et bien, en schématisant beaucoup, je vous dirai que Simone est née en 1909 à Paris de parents israélites — père médecin d’origine alsacienne et sa mère d’origine anversoise, si j’ai bonne mémoire. Donc famille bourgeoise. Qu’elle a fait… parents agnostiques également, je m’empresse de le dire, qui ne pratiquaient nullement la religion d’Israël. Elle a fait des études extrêmement brillantes, d’abord au Lycée Henri-IV — Louis-le-Grand, je n’en sais rien, mais enfin le lycée où enseignait Alain, je ne me souviens plus exactement. Elle a été très, très profondément marquée par l’influence d’Alain, qui d’ailleurs l’admirait beaucoup. L’admiration était réciproque. Et j’ai même l’impression que cette imprégnation par Alain a duré toute sa vie, encore que dans bien des domaines elle ait largement dépassé Alain.
Alain était agnostique comme vous savez, spiritualiste agnostique. Mais j’ai l’impression très nette que la construction de Dieu qu’a faite Simone Weil était la construction d’un Dieu qui pouvait répondre à la critique d’Alain, qui n’était pas entamé par cette critique. C’est assez significatif de voir le jeu des influences dans ce domaine. Enfin, il est bien certain que quand une personne comme Simone Weil reçoit une influence, et bien c’est pour l’intégrer dans la synthèse de sa propre personnalité. Elle ne reçoit pas l’influence comme la cire reçoit l’empreinte, mais elle la féconde, elle la transforme, elle la transfigure.
Après ces brillantes études donc au lycée, elle rentra à l’École Normale Supérieure assez jeune, de la rue d’Ulm, d’où elle sortit agrégée de philosophie. De là, elle enseigna dans divers lycées, du Puy à Roanne, à Saint-Étienne si j’ai bonne mémoire… d’où elle sortit agrégée de philosophie. De là, elle enseigna dans divers lycées, du Puy à Roanne, à Saint-Étienne si j’ai bonne mémoire, avec des fortunes diverses car à cette époque-là, elle était militante d’extrême gauche.
Vous me direz que les notions de gauche et de droite, quand on parle de Simone Weil, et bien perdent tout à fait leurs frontières car précisément, elle transcendait toutes les frontières. Mais enfin, si on veut la classer à ce moment-là, elle était militante d’extrême gauche, défendant les ouvriers, participant à des manifestations syndicales et, évidemment, ayant en horreur le Parti communiste dans la mesure où il était stalinien, et non pas uniquement dans la mesure où il était marxiste, encore que dans ses derniers ouvrages — notamment dans « La Critique de l’Oppression » — elle ait fait une critique de Marx qui me paraît tout à fait définitive.
Enfin, elle eut donc des incidents de carrière dus à sa propre… à sa fougue révolutionnaire, dus à une certaine liberté dans les propos. Je pourrais vous citer quelques anecdotes extrêmement typiques. Vous connaissez très bien, n’est-ce pas, vous connaissez l’expérience de Pavlov sur les réflexes conditionnés : on donne de la nourriture, on fait apparaître un disque rouge, après quoi on lui donne de quoi manger, et puis on fait réapparaître le disque rouge, on lui donne de quoi manger de façon à créer un réflexe, et finalement le chien, même quand il n’apparaît que le disque rouge sans nourriture, commence à saliver parce qu’il attend la nourriture. Donc il y a symbolisme.
Bien, alors elle disait : « Est-ce que vous connaissez, par exemple pour étendre les exemples, un petit disque rouge qui fait saliver une fraction de l’espèce humaine comme le disque de Pavlov fait saliver son chien ? » — on lui disait « Lequel ? » — « Et bien, c’est la Légion d’honneur. » Vous imaginez qu’avec des propos de ce genre, on n’est pas très bien vu par les autorités académiques. Un jour, un inspecteur général est venu et lui a dit : « Mademoiselle, c’est assez sérieux enfin. Écoutez, vous connaissez vos talents, mais enfin il est bien certain que si vous continuez, n’est-ce pas, dans certains excès, et bien les sanctions peuvent arriver. » À quoi elle a répondu : « Et jusqu’où peuvent aller les sanctions ? » Alors lui, croyant l’impressionner, lui a dit : « Jusqu’à la révocation incluse, mademoiselle. » Elle a répondu : « Monsieur l’Inspecteur, j’ai toujours considéré la révocation comme le couronnement normal de ma carrière. »
Enfin bref, vers les années 34-35, elle voulut pousser son expérience sociale jusqu’au bout. Étant professeur, elle ne voulait pas juger la condition ouvrière de l’extérieur. Elle a voulu se faire ouvrière elle-même. Elle a donc pris un congé et elle est entrée d’abord chez Alsthom, puis chez Renault, comme manœuvre sur les machines.
Elle y est restée un an. Cette expérience a été pour elle capitale. Elle en a tiré un livre que je vous recommande, qui s’appelle « La Condition Ouvrière », qui est d’un réalisme saisissant. Elle a découvert là ce qu’était précisément l’oppression mécanique, l’oppression du travail à la chaîne, le fait que l’ouvrier n’est plus un homme qui crée un objet, mais un homme qui devient lui-même un rouage de la machine, et ce qu’elle appelle le malheur ouvrier, c’est-à-dire l’impossibilité de penser pendant qu’on travaille. Elle disait : « Le travail est devenu une chose qui empêche de penser. » Et elle concluait : « Toute la civilisation est faite pour que l’homme ne pense pas. »
Cette expérience l’a physiquement épuisée, car elle était de santé très fragile. Elle avait des maux de tête affreux, des migraines continuelles qui ne l’ont jamais quittée de sa vie, et elle travaillait néanmoins avec un acharnement extraordinaire.
Plus tard, en 1936, quand a éclaté la guerre d’Espagne, elle est partie en Espagne pour s’engager dans les colonnes républicaines. Non pas pour tuer — elle avait horreur de la violence — mais pour partager le sort de ceux qui combattaient pour ce qu’elle croyait être la justice. Elle a été là-bas dans une brigade, elle n’a jamais voulu porter d’armes, elle s’occupait de la cuisine, elle préparait un peu la cuisine. Elle était exposée mais enfin, un jour, elle s’était bouillantée les pieds, ce qui a mis fin à cette expérience qui aurait pu finir tragiquement.
Car elle avait toujours gardé le même sens de la justice : tenir la balance égale, n’est-ce pas. Et un jour, il s’est produit un petit phénomène, c’est que ses camarades lui ont dit : « Tu viens, on va tuer un curé à quatre ou cinq kilomètres d’ici. » Alors elle a répondu : « Mais qu’est-ce qu’il a fait ce curé ? » Et on lui a dit : « On n’en sait rien, mais enfin, il est curé. » Alors elle a dit : « Mais enfin, c’est une injustice. » Et alors, elle a tenu tête à ses camarades, elle a empêché l’expédition. C’est vous dire que son sens de la justice passait bien avant ses attaches partisanes. Elle a d’ailleurs été très vite déçue par la guerre d’Espagne en voyant que, des deux côtés, on commettait des atrocités et que la cause de l’homme était finalement sacrifiée à la cause de l’idéologie.
Alors, nous arrivons à 1940. Simone Weil est à Paris, elle fuit Paris devant l’invasion allemande avec ses parents. Elle descend à Marseille. Et c’est là que je l’ai connue. Elle cherchait, à Marseille, à s’employer comme ouvrière agricole. Elle voulait connaître la vie de la terre après avoir connu la vie de l’usine. Elle s’était adressée au Père Perrin, un dominicain, un homme admirable, très lié avec elle, qui a d’ailleurs publié sa correspondance sous le titre « Attente de Dieu ». Et le Père Perrin, qui me connaissait, lui a dit : « Et bien, j’ai un ami en Ardèche qui est agriculteur, Gustave Thibon, allez le voir. »
Elle est arrivée chez moi un après-midi de l’été 1941. Je dois dire que mon premier mouvement a été un mouvement de recul. C’était une personne d’un aspect assez étrange : très maigre, avec de grosses lunettes, un costume qui n’avait rien de féminin, et surtout un accent, une façon de parler très particulière, très lente, très articulée. Et puis, je me méfiais un peu des intellectuels qui veulent se faire paysans. Je pensais que ça ne durerait pas huit jours.
Et bien, je me suis trompé lourdement. Non seulement je l’ai supportée, mais je l’ai intégrée. Et c’était une excellente camarade, à condition naturellement de ne pas intervenir dans sa vie, de lui laisser faire tout ce qu’elle voulait faire. Et avec ça, on pouvait discuter sans fin. On pouvait ne pas être de son avis, elle discutait férocement parce qu’elle était très attachée à ce qu’elle pensait. Mais je n’ai jamais constaté chez elle — ce qui est assez rare chez les écrivains et chez les intellectuels — je n’ai jamais constaté la moindre blessure du moi, c’est-à-dire la moindre susceptibilité. On pouvait lui dire n’importe quoi, ou on pouvait lui dire « Il y en a assez comme ça, on va se coucher », elle n’était jamais blessée. N’est-ce pas, c’est déjà beaucoup.
Elle a donc travaillé chez moi, elle a fait la moisson, elle a fait les vendanges. Elle vivait dans une petite maison isolée au milieu des vignes, elle ne voulait pas coucher au château, enfin dans ma maison, parce qu’elle trouvait que c’était trop confortable. Elle voulait vivre comme les plus pauvres. Elle se nourrissait de presque rien. C’est à ce moment-là, au cours de nos conversations et aussi par la lecture de certains textes, qu’elle a eu la révélation de la divinité du Christ.
Jusque-là, vous le savez, elle avait été élevée dans l’agnosticisme, mais toujours avec un sens profond de la spécificité, de l’authenticité de l’esprit, un sens du devoir, un sens de la justice et même de l’héroïsme particulièrement poussé. Je crois qu’à cette époque-là, elle était surtout stoïque. Marc Aurèle était un de ses auteurs préférés. C’était également un sujet de dispute — non pas que je n’aime pas Marc Aurèle, je l’admire autant qu’elle — mais parce que de même qu’elle était antisémite, elle était férocement anti-romaine. Elle considérait… enfin, il n’y avait pas, il y avait pour elle dans l’histoire des peuples totalitaires, des peuples monstrueux, des peuples pour qui Dieu n’était qu’une idole de tribu : c’était Israël et Rome, n’est-ce pas.
Alors là, on ne discutait pas. Et je dirais même qu’elle était la bonne foi incarnée, mais vue du dehors, on aurait cru à de la mauvaise foi. Quand je lui parlais du livre de Job qu’elle admirait, du Cantique des Cantiques qu’elle admirait, de certains textes d’Isaïe, que sais-je… « Oui », disait-elle, « mais ça, ce n’est pas juif, c’est une influence chaldéenne ou une influence égyptienne. » Elle ramenait tout ce qu’il y avait de bon dans Israël à une influence étrangère. Et au contraire, tout ce qu’il y avait de mauvais dans les autres peuples, elle le ramenait à une influence juive ou romaine. C’était un petit côté, si vous voulez, un petit côté « système » qui existait chez elle, mais qui était racheté par une telle soif de vérité que finalement, cela n’avait pas d’importance.
Alors, au cours de ce séjour, elle a écrit des monceaux de cahiers. Ce sont ces fameux « Cahiers » qui ont été publiés après sa mort chez Plon, et qui sont une source inépuisable de réflexions. Elle partait le matin avec son sac, elle allait travailler à la vigne, et puis à l’heure de la sieste, au lieu de se reposer comme les autres ouvriers, elle sortait son cahier et elle écrivait. Elle écrivait partout : sur des morceaux de papier, sur des carnets de comptabilité… Elle avait un besoin physique de traduire sa pensée.
En 1942, la situation devenait de plus en plus difficile pour les Juifs en zone sud. Ses parents voulaient partir aux États-Unis. Elle ne voulait pas les quitter, bien qu’elle n’ait jamais voulu se considérer comme juive — elle disait : « Je n’ai jamais mis les pieds dans une synagogue, je ne connais pas l’hébreu, ma culture est purement française et grecque » — mais enfin, étant donné les lois de l’époque, elle était menacée. Elle est donc partie avec eux, d’abord au Maroc, puis à New York.
Mais elle ne pouvait pas rester là-bas. Elle se sentait déserteuse. Elle voulait rejoindre la France Libre à Londres. Elle a remué ciel et terre, elle a écrit des lettres enflammées à Maurice Schumann, qu’elle avait connu à l’École Normale, pour obtenir un poste à Londres. Elle disait : « Je ne peux pas supporter d’être en sécurité pendant que mes compatriotes souffrent. » Elle a fini par obtenir son transfert et elle est arrivée à Londres à la fin de 1942.
Là, elle a travaillé pour le Commissariat à l’Intérieur de la France Libre. On lui a demandé de faire des rapports sur la reconstruction de la France après la guerre. C’est de là qu’est né son livre « L’Enracinement », qu’Albert Camus considérait comme l’un des livres les plus importants de notre époque. Elle y étudie les besoins de l’âme humaine : le besoin d’ordre, de liberté, d’obéissance, de propriété, et surtout ce besoin d’enracinement dans une patrie, dans une culture, dans un passé.
Mais son désir le plus cher était d’être envoyée en mission en France. Elle avait élaboré un projet qui peut paraître fou, mais qui était très sérieux pour elle : elle voulait créer un corps d’infirmières de première ligne, des femmes qui iraient au milieu de la bataille, sous le feu, pour soigner les blessés et apporter une présence spirituelle au moment de la mort. Elle voulait en faire partie. Les autorités militaires, évidemment, ont refusé. On ne pouvait pas envoyer une femme aussi fragile, aussi peu préparée physiquement, dans une telle aventure.
Ce refus a été pour elle un coup terrible. Elle a eu l’impression qu’on lui refusait le droit au sacrifice. Elle s’est alors mise à travailler avec un acharnement encore plus grand, dormant par terre, ne mangeant pas plus que les rations des Français restés sous l’Occupation. Elle disait : « Je ne peux pas manger plus que mes frères qui ont faim. » Ses forces l’ont abandonnée. Elle a contracté la tuberculose.
On l’a transportée dans un sanatorium à Ashford. Et là, elle est morte au mois d’août 1943, à l’âge de 34 ans. Elle est morte d’épuisement, de faim aussi, car elle refusait de s’alimenter convenablement. Le médecin légiste a conclu à un suicide alors que, pour elle, c’était un acte de solidarité totale avec ceux qui souffraient.
Voilà, très schématiquement, la vie de cette femme. Maintenant, je voudrais essayer de vous dégager quelques-uns des thèmes essentiels de sa pensée, tels qu’ils m’ont été révélés par elle.. tels qu’ils m’ont été révélés par elle. Et d’abord, je voudrais vous parler de ce qui était le centre de sa vie, à savoir la recherche de la vérité.
Simone Weil avait une passion de la vérité qui est quelque chose d’absolument unique. On peut dire que la vérité était pour elle une nourriture. Elle ne cherchait pas la vérité pour briller, pour avoir raison, pour construire un système, elle cherchait la vérité pour s’y conformer, pour lui obéir. Elle disait : « Le désir de vérité est un contact avec Dieu. » Elle ne faisait aucune distinction entre la vie intellectuelle et la vie spirituelle. Pour elle, l’intelligence était une des formes de l’amour. Étudier une proposition de géométrie ou un texte d’Homère avec une attention totale, c’était déjà un acte de prière, parce que c’était une sortie de soi-même pour aller vers l’objet, vers la réalité.
C’est ici qu’intervient cette notion fondamentale chez elle, qui est la notion d’attention. Pour Simone Weil, l’attention est le degré suprême de la prière. Non pas l’attention volontaire, celle qui se crispe, celle qui veut obtenir un résultat, mais l’attention vide, l’attention qui se rend disponible à ce qui est. Elle disait : « L’attention consiste à suspendre sa pensée, à la laisser disponible, vide et pénétrable à l’objet. » C’est une forme de renoncement à soi-même. Plus on est attentif, moins on est « soi-même », et plus on laisse la vérité pénétrer en nous.
Cette recherche de la vérité l’a conduite à une vision du monde qui est dominée par deux concepts que j’ai déjà cités : la Pesanteur et la Grâce. C’est le titre qu’on a donné au premier recueil de ses pensées que j’ai publié après sa mort.
Qu’est-ce que la pesanteur ? La pesanteur, pour Simone Weil, c’est la loi naturelle qui régit tout le domaine de la création. C’est la force qui nous porte à chercher notre propre bien, à nous affirmer, à dominer les autres, à fuir la souffrance, à chercher le plaisir. C’est tout ce qui, en nous, est soumis à la nécessité. Elle disait : « Tous les mouvements naturels de l’âme sont régis par des lois analogues à celles de la pesanteur physique. » Par exemple, si on nous fait du mal, notre mouvement naturel est de rendre le mal. Si on nous loue, notre mouvement naturel est de nous enorgueillir. Tout cela, c’est de la pesanteur.
Et en face de la pesanteur, il y a la grâce. La grâce, c’est l’intervention du surnaturel dans le monde. C’est la seule force qui puisse nous arracher à la pesanteur. Mais la grâce ne détruit pas la nature, elle la dépasse. Elle n’agit pas comme une force qui s’oppose à une autre force, elle agit par son absence même, par son vide. Simone Weil aimait beaucoup cette image : « La grâce seule peut descendre, mais la pesanteur fait monter. » C’est-à-dire que nous, par nos propres forces, nous ne pouvons que descendre vers notre égoïsme, vers notre néant. Pour monter, il faut que nous recevions une force qui vient d’en haut.
Et comment reçoit-on cette force ? Et bien, par le consentement. C’est un autre mot clé de sa pensée. Le consentement à quoi ? Et bien, d’abord au malheur, à la nécessité, à tout ce qui nous écrase. Elle disait que le malheur est le plus grand don de Dieu, non pas parce que Dieu aime nous voir souffrir — elle n’était pas du tout masochiste — mais parce que le malheur est le seul moyen de briser notre « moi ». Tant que nous sommes heureux, tant que nous réussissons, nous croyons que nous sommes quelque chose, nous sommes pleins de nous-mêmes. Le malheur nous réduit à notre condition réelle, qui est le néant. Et c’est dans ce vide, dans ce néant, que la grâce peut enfin pénétrer.
Elle avait une formule très frappante : « Dieu ne peut entrer en nous que par le vide que nous faisons en nous-mêmes. » Si nous sommes pleins de nos désirs, de nos projets, de nos idées, il n’y a pas de place pour Dieu. Il faut donc se « décréer ». La décréation, c’est le contraire de la création. Dieu a créé le monde en se retirant, en laissant une place à la nécessité. Nous, nous devons nous décréer en renonçant à être le centre du monde, en acceptant d’être rien, pour laisser Dieu être tout en nous.
Cela l’amenait à une conception de la religion qui était très pure, mais aussi très dépouillée. Elle refusait tout ce qui, dans la religion, pouvait servir de consolation imaginaire. Elle disait : « Il faut aimer Dieu à travers la destruction de notre propre moi. » Elle ne voulait pas d’un Dieu qui soit une aide, un protecteur, un père au sens humain du terme. Elle voulait le Dieu qui est la Vérité même, le Dieu qui nous abandonne sur la croix. Car, pour elle, le moment suprême de la vie du Christ, ce n’est pas la Résurrection — elle en parlait très peu — c’est le cri sur la croix : « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » C’est là que se fait la jonction absolue entre l’homme et Dieu, dans l’acceptation de l’absence de Dieu. Elle disait : « Il faut aimer Dieu à travers l’absence de Dieu. »
Cela nous conduit à sa vision de la beauté. Pour Simone Weil, la beauté du monde est la preuve de la bonté de Dieu. La beauté, c’est ce qui nous permet d’aimer la nécessité. Voyez-vous, la nécessité, c’est ce qui nous écrase : les lois de la nature, la maladie, la mort. Si nous voyons la nécessité comme une force aveugle et brutale, nous la haïssons. Mais si nous voyons dans cette nécessité l’ordre du monde, et si nous trouvons cet ordre beau, alors nous pouvons aimer la nécessité. La beauté est le sourire de la nécessité. Elle disait : « La beauté est l’appât par lequel Dieu nous attire pour nous faire consentir à la nécessité. »
Elle avait un amour immense pour la Grèce antique. Pour elle, les Grecs avaient compris cela mieux que quiconque. Elle a écrit des pages admirables sur « L’Iliade », qu’elle appelait « Le Poème de la Force ». Elle y montre que la force transforme quiconque lui est soumis en chose. Celui qui exerce la force devient une chose (une idole aveugle), et celui qui la subit devient un cadavre ou un esclave. Et elle montrait que dans « L’Iliade », il y a une amertume divine qui vient de ce que le poète ne prend jamais parti, il voit la misère des vainqueurs comme celle des vaincus. C’est cela, pour elle, le miracle grec : cette capacité de voir la réalité sans l’enjoliver, et de l’aimer malgré tout à cause de sa beauté.
Elle pensait que le christianisme était l’héritier direct de la pensée grecque, bien plus que de la pensée juive. Elle cherchait partout ce qu’elle appelait des « intuitions pré-chrétiennes ». Elle les trouvait chez Platon, dans les tragédies grecques, dans les religions de l’Égypte ou de l’Inde. Elle avait une vision très universelle de la spiritualité. Elle refusait de croire que Dieu s’était révélé à un seul peuple ou à une seule religion. Pour elle, la vérité est une, et toutes les grandes traditions spirituelles en sont des reflets.
C’est aussi pour cela qu’elle refusait d’entrer dans l’Église catholique, bien qu’elle se sente profondément catholique de cœur. Elle a eu de longs débats à ce sujet avec le Père Perrin. Elle disait : « Je reste au seuil de l’Église, parce que je ne veux pas me séparer de l’immense masse des incroyants et des malheureux qui n’y entrent pas. » Elle redoutait le côté « milieu », le côté « social » de l’Église. Elle disait : « L’Église comme corps social est une chose de ce monde, et comme telle, elle est soumise à la pesanteur. » Elle craignait le « nous » collectif qui empêche la relation directe et solitaire de l’âme avec Dieu.
Elle avait une horreur absolue de ce qu’elle appelait le « Gros Animal », une image qu’elle empruntait à Platon. Le Gros Animal, c’est la collectivité sociale, c’est l’opinion publique, c’est cette force qui nous dicte nos pensées et nos sentiments sans que nous nous en rendions compte. Pour elle, le domaine du social est le domaine de la force et de la pesanteur. On ne peut trouver la vérité que dans la solitude et dans l’arrachement au social.
Elle disait : « Le social est irréductiblement le domaine du prince de ce monde. » Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas s’occuper de politique — elle s’en est beaucoup occupée — mais il ne faut jamais attendre du social le salut spirituel. Le salut est individuel, il est une affaire entre Dieu et l’âme.
C’est ce qui explique son attitude pendant la guerre. Quand elle était à Londres, elle était très critique vis-à-vis des partis politiques. Elle a écrit une petite brochure intitulée « Note sur la suppression générale des partis politiques ». Elle pensait que les partis étaient des machines à fabriquer de la passion collective et à empêcher la pensée personnelle. Pour elle, un parti est une organisation faite pour exercer une pression sur les esprits afin de les amener à une certaine conformité. Et ça, c’était le contraire même de sa recherche de la vérité.
Un parti, par définition, est une organisation faite pour exercer une pression sur les esprits afin de les amener à une certaine conformité. Et ça, c’était le contraire même de sa recherche de la vérité. Pour elle, la vérité ne peut être perçue que par un esprit libre, qui ne dépend d’aucune consigne et d’aucun groupe.
Alors, j’en arrive à un autre aspect de sa pensée, qui est lié à son expérience ouvrière : c’est sa conception du travail. Pour Simone Weil, le travail manuel devrait être le centre de la vie sociale et même de la vie spirituelle. Pourquoi ? Parce que dans le travail manuel, on est en contact direct avec la nécessité. Quand vous travaillez la terre ou que vous forgez un métal, la matière vous résiste. Vous ne pouvez pas faire ce que vous voulez. Vous êtes obligé d’obéir aux lois de la nature. Et c’est cette obéissance à la nécessité qui, selon elle, est la plus haute école de spiritualité.
Elle disait : « Le travail manuel est une éducation à la vérité. » Parce que là, on ne peut pas tricher. Si vous faites un mauvais geste, l’outil vous le rappelle tout de suite. Le travail nous oblige à sortir de nos rêves, de nos imaginations, pour nous confronter au réel. Elle rêvait d’une civilisation où le travail ne serait plus une malédiction ou une simple marchandise, mais une forme de contemplation.
Mais pour cela, il faudrait que le travail soit « à la mesure de l’homme ». Ce qu’elle reprochait à l’industrie moderne, c’est d’avoir déshumanisé le travail en le rendant purement mécanique. Elle disait que l’ouvrier, à l’usine, ne comprend plus ce qu’il fait. Il répète des gestes sans voir le lien entre son effort et le produit final. Il est dépossédé de sa pensée. Et c’est ce qu’elle appelait « le malheur ».
Le malheur, chez Simone Weil, c’est une notion très précise. Ce n’est pas simplement la souffrance. On peut souffrir et être malheureux sans être « dans le malheur ». Le malheur, c’est une souffrance qui s’empare de toute l’âme et qui y imprime une marque de servitude. C’est une souffrance qui nous fait croire que nous sommes des choses, que nous n’avons plus de valeur aux yeux de personne, et même plus aux yeux de Dieu. C’est le sentiment d’être abandonné de tout.
Et elle disait que le propre du malheur, c’est d’être muet. Celui qui est vraiment dans le malheur ne peut pas l’exprimer. Il est comme un animal blessé qui se terre. Et c’est là que doit intervenir ce qu’elle appelle « l’attention au malheureux ». Elle disait que la question la plus importante qu’on puisse poser à un être humain, c’est : « Quel est ton tourment ? » Savoir écouter le malheureux, non pas pour lui donner des conseils ou des consolations banales, mais simplement pour lui dire par notre présence : « Tu existes, et ta souffrance a un sens. »
Cette attention-là est, pour elle, une chose surnaturelle. Naturellement, nous fuyons le malheur. Quand nous voyons quelqu’un qui souffre trop, notre premier mouvement est de détourner les yeux, parce que le malheur nous fait peur, il est contagieux. S’arrêter devant le malheureux et l’écouter vraiment, c’est déjà un miracle de la grâce. C’est ce qu’elle appelait « l’Amour de Dieu » en acte.
Elle disait aussi une chose très profonde sur la justice. Pour elle, la justice n’est pas une question de droit ou de contrat. Elle disait : « La notion de droit est une notion commerciale, une notion de revendication. » La justice, c’est de ne pas faire de mal à autrui. Et comment sait-on ce qui fait du mal ? Et bien, en écoutant ce cri qui est au fond de chaque cœur humain, même chez le criminel le plus endurci, ce cri qui dit : « Pourquoi me fait-on du mal ? »
Ce cri est la preuve que chaque homme, au fond de lui-même, attend le bien. Et la justice consiste à répondre à cette attente du bien. Elle disait que les obligations envers l’être humain sont éternelles et absolues, alors que les droits sont toujours relatifs à des situations sociales. Nous avons une obligation absolue de nourrir celui qui a faim, de soigner celui qui souffre, non pas parce qu’il a un « droit » à cela, mais parce qu’il est un être humain et que notre lien avec lui passe par l’éternité.
Toutes ces réflexions, voyez-vous, elles ne sont pas nées dans un cabinet d’étude. Elles sont nées de sa chair, de son expérience. Quand elle parlait de la faim, c’est qu’elle avait eu faim. Quand elle parlait de la fatigue, c’est qu’elle était épuisée. Sa pensée était une pensée incarnée. Elle disait d’ailleurs que « la vérité est une chose qui se mange », c’est-à-dire qu’il faut la faire passer dans son sang. Elle ne supportait pas les idées qui restent en l’air, les idées qui ne coûtent rien. Pour elle, une idée qui ne se traduit pas par un acte est une idée fausse ou, en tout cas, une idée morte.
Cela nous amène à sa conception de l’histoire. Simone Weil portait sur l’histoire un regard extrêmement lucide et, il faut bien le dire, assez tragique. Elle voyait dans l’histoire le déploiement de la force. Pour elle, l’histoire est presque toujours l’histoire des vainqueurs, c’est-à-dire l’histoire de la force qui a réussi à s’imposer. Elle disait : « L’histoire est fondée sur le mensonge, parce qu’elle est écrite par ceux qui ont écrasé les autres. »
Elle cherchait, dans les replis de l’histoire, ce qu’elle appelait les « vaincus ». Elle avait une sympathie immense pour les civilisations disparues, celles qui avaient été anéanties par la force. Elle s’intéressait passionnément à la civilisation occitane du XIIe siècle, à l’époque des Cathares. Elle pensait que là, dans ce Midi de la France, il y avait eu une tentative de civilisation fondée non pas sur la force et la conquête, mais sur la spiritualité, sur la poésie, sur une certaine forme de liberté et de respect de l’individu. Et elle voyait dans la croisade contre les Albigeois un crime majeur de l’histoire de France, car on y avait tué une semence spirituelle qui ne s’est jamais relevée.
Elle disait que le malheur de l’Europe, c’est d’avoir hérité de Rome. Pour elle, Rome est le modèle de l’État totalitaire, de l’État qui ne cherche que sa propre puissance et qui écrase toutes les cultures locales pour les ramener à une unité uniforme et morte. Elle voyait dans l’empire de Hitler une sorte de résurgence de l’esprit romain. Et elle disait : « On combat Hitler au nom de Rome, mais Rome et Hitler, c’est la même chose. » C’est une parole très dure, mais qui montre à quel point elle refusait de se satisfaire des slogans de l’époque.
Elle pensait que pour reconstruire une civilisation après la guerre, il fallait retrouver ce qu’elle appelait « l’enracinement ». C’est le thème de son grand livre écrit à Londres. Pour elle, l’homme moderne est un être déraciné. Déraciné par l’argent, qui transforme tout en marchandise. Déraciné par l’éducation technique, qui coupe l’homme de son passé et de sa culture. Déraciné par l’État, qui devient une machine froide et lointaine.
L’enracinement, c’est la participation réelle, active et naturelle à l’existence d’une collectivité qui conserve vivants certains trésors du passé et certains pressentiments d’avenir. Elle disait qu’on a besoin de racines comme on a besoin d’ordre, de liberté ou de pain. Elle proposait des réformes très concrètes pour redonner des racines aux hommes : par exemple, la décentralisation, le développement de la petite propriété artisanale et paysanne, et surtout une transformation profonde de l’enseignement pour qu’il ne soit plus une simple accumulation de connaissances, mais une initiation à la beauté et à la vérité du monde.
Elle avait aussi des idées très originales sur la science. Simone Weil était une excellente mathématicienne — son frère, André Weil, est l’un des plus grands mathématiciens de notre siècle — et elle suivait de très près les progrès de la physique moderne. Mais elle reprochait à la science moderne d’être devenue purement utilitaire et technique. Elle disait que la science devrait être une forme de contemplation de l’ordre du monde.
Pour les Grecs, la géométrie était une manière de comprendre la sagesse de Dieu. Pour nous, la science est devenue un moyen de dominer la nature. Elle disait : « Nous avons perdu le sens de la limite. » Et parce que nous avons perdu le sens de la limite, nous sommes devenus des esclaves de nos propres machines et de nos propres inventions. Elle prédisait que si la science ne retrouvait pas un fondement spirituel, elle finirait par détruire l’humanité.
Tout cela, voyez-vous, forme un ensemble d’une cohérence absolue. Que ce soit sur le travail, sur l’histoire, sur la science ou sur la religion, c’est toujours la même exigence : retrouver le contact avec le réel, sortir de l’illusion, briser la pesanteur pour laisser passer la grâce.
Elle disait : « Il n’y a pas deux manières d’être vrai. Il n’y a qu’une seule vérité, et elle est la même pour le savant, pour l’artiste et pour le saint. » C’est cette unité de la vérité qu’elle a cherché toute sa vie, et c’est pour cela qu’elle nous déconcerte tant, parce que nous avons l’habitude de séparer ces domaines. Chez elle, tout se tient. On ne peut pas prendre un morceau de Simone Weil et rejeter le reste, car c’est une pensée qui est comme un bloc de cristal.
Alors, pour terminer cet exposé, je voudrais revenir sur ce que j’ai ressenti moi-même auprès d’elle. Car, au-delà des idées, il y avait la présence. Et cette présence, je vous l’ai dit, était à la fois écrasante et libératrice.
Elle était écrasante parce qu’elle ne laissait aucune place à la médiocrité, au compromis, à la petite vie tranquille. Quand on était avec elle, on se sentait jugé, non pas par elle — car elle ne jugeait jamais personne, elle était d’une charité infinie — mais par la lumière qu’elle dégageait. C’est ce que j’appelle la « supériorité essentielle ». On sentait que chaque mot qu’elle prononçait était pesé à la balance de l’éternité. Elle ne disait jamais de paroles inutiles. Elle ne faisait jamais de « conversation » au sens mondain du terme. Tout était sérieux, tout était grave, mais d’une gravité qui n’était pas triste, d’une gravité qui était pleine de vie.
Et en même temps, elle était libératrice. Pourquoi ? Parce qu’elle nous arrachait à nous-mêmes. Auprès d’elle, on oubliait ses petits soucis, ses petites ambitions, ses petites rancœurs. On était transporté dans un monde où seules comptaient les grandes réalités : la vérité, la beauté, le bien. Elle avait ce don de simplifier les êtres. Elle nous rendait à notre propre nudité, à notre propre vérité.
Je me souviens d’un soir, en Ardèche, nous étions assis sur un muret devant ma maison, face à la vallée du Rhône. Le soleil se couchait. Elle m’a parlé pendant deux heures de la Grèce, de Platon, et de la ressemblance entre la sagesse grecque et l’Évangile. Elle parlait avec cette voix monotone, presque sans inflexion, mais chaque parole était comme une goutte d’eau pure qui tombait dans le silence. J’avais l’impression que le paysage lui-même l’écoutait. Elle ne décrivait pas des idées, elle montrait des évidences.
C’est là que j’ai compris ce qu’elle voulait dire par « l’attention ». Elle était elle-même l’attention incarnée. Quand elle regardait un paysage, quand elle écoutait un interlocuteur, elle le faisait avec une intensité telle qu’elle semblait disparaître derrière l’objet de son attention. Elle n’était plus qu’un regard, plus qu’une écoute.
Elle m’a laissé ses cahiers en partant pour les États-Unis. Elle m’a dit : « Si vous ne trouvez rien là-dedans, jetez-les. » Elle n’attachait aucune importance à sa gloire future. Elle n’écrivait pas pour être lue, elle écrivait pour voir clair en elle-même. Et quand j’ai ouvert ces cahiers après sa mort, j’ai été foudroyé par la richesse qui s’y trouvait. Chaque phrase était une pépite. J’ai passé des mois à les transcrire, à essayer de mettre un peu d’ordre dans cette forêt de pensées. Et plus je travaillais sur ses textes, plus je sentais que je n’avais fait qu’effleurer le mystère de cette femme.
Certains l’ont accusée d’être une sainte de vitrail, une femme qui n’était pas de ce monde. C’est une erreur profonde. Elle était plus « dans le monde » que n’importe qui d’entre nous, parce qu’elle en portait toutes les souffrances. Elle n’était pas dans les nuages, elle était dans la boue de l’usine, dans le sang de la guerre d’Espagne, dans la faim des Français sous l’Occupation. Son détachement n’était pas une fuite, c’était une manière d’être plus présente au réel.
On a dit aussi qu’elle était folle. C’est le reproche qu’on fait toujours à ceux qui poussent la logique de l’amour jusqu’au bout. Si la sainteté est une folie, alors oui, elle était folle. Mais c’était une folie plus lucide que notre sagesse. Elle voyait ce que nous ne voulons pas voir. Elle osait dire ce que nous n’osons pas penser.
Aujourd’hui, son message est plus actuel que jamais. Pourquoi ? Parce que nous vivons dans un monde qui meurt de déracinement et de manque de vérité. Nous sommes entourés de propagandes, de slogans, d’images fausses. Nous avons perdu le sens du sacré et le sens de la limite. Simone Weil nous rappelle que sans un ancrage dans le surnaturel, l’homme ne peut que devenir un esclave de la force.
Elle ne nous apporte pas des solutions toutes faites, elle ne nous propose pas une idéologie nouvelle. Elle nous propose un chemin : le chemin de l’attention, du consentement et de la vérité. C’est un chemin difficile, un chemin de croix, mais c’est le seul qui mène à la vie.
Pour finir, je voudrais citer une phrase d’elle qui résume peut-être tout son itinéraire : « Il faut être prêt à mourir pour la vérité, mais il faut surtout être prêt à vivre pour elle. » Simone Weil a fait les deux. Elle a vécu pour la vérité avec une exigence héroïque, et elle est morte pour elle, consumée par son propre feu.
Elle nous laisse ce feu en héritage. À nous de savoir si nous voulons nous y chauffer ou si nous préférons rester dans le froid de nos illusions. Je vous remercie.
(Applaudissements prolongés)
Note : À partir de ce point dans l’enregistrement, la conférence de Gustave Thibon se termine et laisse place à une période de questions-réponses ou à des commentaires de l’assistance, ainsi qu’à des précisions supplémentaires du conférencier sur des points de détail.
Gustave Thibon : S’il y a des questions, je ne sais pas si le temps le permet, mais je suis prêt à essayer d’y répondre, dans la mesure de mes faibles moyens.
Un auditeur : Monsieur, vous avez parlé de l’antisémitisme de Simone Weil. C’est un point qui choque souvent ceux qui découvrent son œuvre. Pourriez-vous préciser ce qu’elle entendait par là ? S’agissait-il d’un antisémitisme racial ou purement religieux et philosophique ?
Gustave Thibon : Ah, c’est une question très importante et délicate. Je m’empresse de dire — et je l’ai dit tout à l’heure — que l’antisémitisme de Simone Weil n’avait absolument rien de racial. Elle avait une horreur sacrée de toutes les théories racistes, qu’elle considérait comme une forme de biologisme monstrueux. Pour elle, le racisme était une insulte à l’esprit.
Son « antisémitisme », si l’on peut garder ce mot, était d’ordre purement spirituel et historique. Ce qu’elle attaquait dans Israël, ce n’était pas un peuple, c’était une certaine conception de la divinité qu’elle trouvait dans l’Ancien Testament. Elle reprochait au Dieu d’Israël d’être un Dieu « national », un Dieu qui prend parti pour un peuple contre les autres, un Dieu qui ordonne des massacres ou qui se venge. Elle appelait cela l’idolâtrie de la collectivité.
Elle disait que le Dieu des Juifs était un Dieu de la force. Et comme elle avait une horreur absolue de la force, elle rejetait tout ce qui, dans la Bible, lui semblait être une glorification de la puissance temporelle. C’est pour cela qu’elle était si injuste envers les textes juifs. Elle ne voulait y voir que l’aspect « Gros Animal », l’aspect social et national.
Elle allait très loin dans cette voie. Elle pensait que le christianisme s’était corrompu en gardant l’Ancien Testament. Elle aurait voulu un christianisme purement hellénique, débarrassé de ses racines juives. C’était chez elle une idée fixe, presque une obsession. Je lui ai souvent dit : « Mais Simone, vous ne pouvez pas couper l’arbre de ses racines ! » Elle répondait que les racines étaient ailleurs, qu’elles étaient dans l’Égypte, dans l’Inde, dans la Grèce.
C’est un point où elle était, à mon avis, dans l’erreur, ou du moins dans une vision très partiale. Mais il faut comprendre que cette partialité venait de son amour exclusif pour le Dieu d’amour et de douleur. Tout ce qui ressemblait à un Dieu victorieux ou dominateur lui était insupportable.
Une auditrice : Vous avez évoqué ses relations avec Alain. Est-ce que son style d’écriture, si dépouillé, vient de là ?
Gustave Thibon : Oui, certainement. L’influence d’Alain a été capitale sur sa formation intellectuelle. Alain lui a appris la rigueur, le refus de l’éloquence, le goût du mot propre. Vous savez qu’Alain avait horreur de ce qu’il appelait la « littérature ». Il voulait que la pensée soit directe, sans ornements.
Simone Weil a gardé cela toute sa vie. Son style est d’une nudité presque ascétique. Il n’y a jamais d’adjectif inutile, jamais d’effet de manche. Elle écrit comme on grave dans la pierre. Mais elle a dépassé Alain par la dimension mystique. Alain était un rationaliste, un humaniste. Pour lui, l’esprit humain était la mesure de tout. Pour Simone Weil, l’esprit humain n’est qu’un passage vers quelque chose qui le dépasse infiniment. Elle a mis le contenu de la grâce dans la forme rigoureuse d’Alain. C’est ce qui donne à ses écrits cette force de percussion extraordinaire. On a l’impression d’une logique implacable mise au service d’une intuition surnaturelle. C’est ce mélange de géométrie et de mystique qui fait sa marque propre.
Un auditeur : Monsieur, vous avez dit qu’elle refusait de se faire baptiser pour ne pas se séparer des incroyants. Mais n’y avait-il pas aussi chez elle une difficulté à accepter l’autorité de l’Église, elle qui était si indépendante ?
Gustave Thibon : C’est très possible. Simone Weil avait une horreur innée de tout ce qui ressemblait à une contrainte sociale ou intellectuelle. Elle disait souvent que dès qu’un groupe de personnes disent « nous », la vérité s’enfuit. Pour elle, l’Église, en tant qu’institution historique et sociale, était soumise aux lois de la pesanteur, comme n’importe quelle autre collectivité. Elle craignait le « patriotisme d’Église ».
Elle avait une phrase très dure : elle disait qu’elle craignait l’Église comme « milieu ». Elle voulait une relation avec le Christ qui soit absolument pure de toute influence humaine ou sociale. Elle craignait que l’adhésion à un dogme formulé par d’autres ne vienne remplacer sa propre recherche de la vérité.
Mais il faut ajouter ceci : elle se sentait une mission. Elle pensait qu’à notre époque, il fallait qu’il y ait des êtres qui soient « christiques » sans être officiellement chrétiens, pour témoigner auprès de ceux qui sont en dehors de l’Église. Elle voulait être ce pont, cette zone de contact. Elle disait : « Je ne peux pas entrer dans l’Arche alors que tant de mes frères sont en train de se noyer. » C’était une forme de charité poussée jusqu’à l’héroïsme, ou peut-être jusqu’à une certaine forme de démesure, car après tout, on peut être dans l’Église et rester proche de ceux qui souffrent. Mais pour elle, c’était une exigence absolue de sa conscience.
Un autre auditeur : Vous avez mentionné sa rencontre avec le Père Perrin. Comment cet homme, si attaché à l’orthodoxie, jugeait-il cette attitude ?
Gustave Thibon : Le Père Perrin était un homme d’une intelligence et d’une bonté exceptionnelles. Il l’admirait profondément. Il voyait en elle une âme d’une pureté absolue. Bien sûr, il essayait de la convaincre de franchir le pas, il discutait avec elle point par point. Mais il respectait son cheminement.
Il a dit plus tard qu’il avait eu l’impression de rencontrer un être d’une autre époque, une sorte de prophète. Il ne cherchait pas à la « capturer », il cherchait à l’aider à accomplir sa propre vocation. Leur correspondance est un monument de l’histoire spirituelle de notre temps. On y voit deux esprits de très haut niveau se confronter dans un respect mutuel total.
Le Père Perrin comprenait que Simone Weil était un cas d’exception. Il ne pouvait pas lui appliquer les règles habituelles de la pastorale. Il sentait que Dieu travaillait en elle par des chemins qui ne sont pas les nôtres. Il l’appelait « son amie très chère en Dieu », même si elle restait au seuil de la porte.
Une auditrice : Quel était son rapport à la souffrance physique ? Vous avez dit qu’elle souffrait de migraines atroces. Comment cela influençait-il sa pensée ?
Gustave Thibon : C’est un point fondamental. Simone Weil n’a presque jamais connu une journée sans douleur. Ces migraines étaient comme un bruit de fond permanent dans sa vie. Et pourtant, elle ne s’en plaignait jamais. Elle considérait la douleur comme une donnée de base de l’existence.
Elle a écrit des choses très profondes sur l’utilisation de la douleur. Pour elle, la douleur ne doit pas être cherchée pour elle-même — elle n’était pas doloriste — mais quand elle est là, elle doit être utilisée comme un moyen de concentration. Elle disait que la douleur nous oblige à nous détacher de l’imaginaire. Quand vous avez vraiment mal, vous ne pouvez plus rêver, vous êtes cloué au présent, à la réalité brute.
C’est ce qu’elle appelait « le clou ». Le malheur est comme un clou qui nous fixe au centre même de l’univers, là où se trouve Dieu. Pour elle, la souffrance du Christ sur la croix était le modèle de cette fixation. Elle voyait dans sa propre douleur une manière de participer à cette croix. Mais encore une fois, sans aucun sentimentalisme. C’était une vision très sobre, presque mathématique. La douleur est une force de décréation. Elle nous aide à mourir à nous-mêmes avant la mort physique.
Un auditeur : Vous avez parlé de sa « démesure« . Est-ce que ce n’est pas là que se trouve la limite de son message ? Est-ce qu’on peut vraiment proposer Simone Weil comme modèle à l’humanité ordinaire ?
Gustave Thibon : Ah, c’est une excellente remarque. Je ne crois pas que Simone Weil puisse être un modèle au sens où on l’entend d’habitude. On ne peut pas « imiter » Simone Weil sans risquer de se briser ou de tomber dans une caricature tragique. Sa vocation était unique, comme celle d’un Jean-Baptiste ou d’un prophète du désert.
Elle est ce que j’appellerais un « témoin limite ». Elle est là pour nous rappeler l’exigence absolue de la vérité et de l’amour, même si nous, dans notre vie quotidienne, nous sommes obligés de composer avec la pesanteur, avec nos faiblesses, avec les nécessités sociales. Elle est comme une boussole qui indique le Nord absolu. On ne vit pas sur le pôle Nord, c’est inhabitable, mais on a besoin de savoir où il est pour ne pas s’égarer complètement.
Simone Weil nous empêche de nous installer trop confortablement dans nos médiocrités. Elle est le grain de sable qui empêche la machine de tourner trop rond. Son rôle n’est pas de nous donner des règles de vie faciles, mais de maintenir en nous une inquiétude spirituelle. Si tout le monde essayait de vivre comme elle, la société s’effondrerait en huit jours. Mais si personne ne rappelait ces vérités-là, la société deviendrait une fourmilière ou un enfer.
Une auditrice : On dit qu’elle aimait beaucoup les chants grégoriens et la musique classique. Quelle place la beauté artistique tenait-elle dans sa vie ?
Gustave Thibon : Une place immense. Pour elle, l’art véritable était une « incarnation » de la beauté divine. Elle aimait passionnément la musique de Jean-Sébastien Bach, qu’elle considérait comme le sommet de l’expression spirituelle. Elle disait que dans une fugue de Bach, on trouve la même rigueur et la même nécessité que dans les lois de l’univers, mais une nécessité qui est devenue amour.
Elle aimait aussi beaucoup le chant grégorien. C’est d’ailleurs lors d’un séjour à l’abbaye de Solesmes, en 1938, pendant la Semaine Sainte, qu’elle a eu l’une de ses premières grandes expériences mystiques. Elle disait que la beauté des chants et de la liturgie avait réussi à percer la cuirasse de sa douleur physique.
Mais attention, elle avait horreur de l’art pour l’art, de l’art qui n’est qu’un divertissement ou une parure. Pour elle, l’artiste doit être un serviteur de la vérité. Un grand poème ou une grande œuvre musicale doit nous mettre en présence du réel, et non nous en évader. Elle disait que la beauté est le seul moyen de rendre la vérité supportable à l’homme.
Un auditeur : Monsieur, pour en revenir à ses derniers jours à Londres, comment expliquez-vous qu’une femme aussi intelligente n’ait pas compris qu’en ne mangeant pas, elle se condamnait et condamnait son action ?
Gustave Thibon : C’est le grand mystère, et peut-être le point le plus discuté de sa fin. Certains y ont vu une forme de suicide lent, d’autres une folie. Personnellement, je crois que c’était une conséquence logique, bien qu’extrême, de sa pensée sur la solidarité.
Simone Weil ne pouvait pas supporter l’idée de posséder quelque chose que les autres n’avaient pas. Elle se sentait littéralement coupable de manger à sa faim alors qu’elle savait que les Français sous l’Occupation mouraient de faim ou étaient rationnés. Ce n’était pas un raisonnement abstrait, c’était une souffrance physique pour elle.
Elle disait : « Chaque bouchée que je mange est volée à un de mes frères. » On peut juger cela déraisonnable, et d’un point de vue médical, ça l’était. Mais pour elle, c’était une nécessité spirituelle. Elle voulait que son corps soit en union totale avec le corps souffrant de la France. Elle a poussé l’imitation du Christ jusqu’à l’anéantissement de sa propre vie. Elle est morte de faim parce qu’elle avait trop faim de justice.
Un jeune homme : Que dirait-elle de notre monde d’aujourd’hui, avec la consommation de masse et la télévision ?
Gustave Thibon : (Sourire) Je crois qu’elle serait épouvantée, mais sans doute pas surprise. Elle avait prévu cette évolution. Elle voyait dans le développement de ce qu’elle appelait « l’imaginaire » — c’est-à-dire tout ce qui nous sépare du réel — la grande tentation de l’homme moderne.
La télévision, la publicité, la consommation effrénée, ce sont pour elle des formes sophistiquées de déracinement. C’est le règne du « Gros Animal » porté à sa perfection technique. Elle dirait que nous vivons dans un monde de reflets et d’ombres, comme dans la caverne de Platon, et que nous avons perdu jusqu’au désir de sortir voir le soleil. Elle nous dirait sans doute que nous sommes en train de troquer notre âme contre des gadgets. Mais elle ne nous condamnerait pas ; elle essaierait de nous montrer, dans ce désert même, les sources de vie qui subsistent. Elle nous rappellerait que même dans une chambre de malade ou dans une usine bruyante, le ciel est toujours là pour celui qui sait lever les yeux.
Un auditeur : Monsieur Thibon, vous avez publié ses œuvres. Avez-vous eu des difficultés avec la famille ou avec certains milieux qui ne voulaient pas voir paraître des textes aussi radicaux ?
Gustave Thibon : Non, je dois dire que j’ai eu beaucoup de chance. Les parents de Simone Weil, bien que très différents d’elle, avaient pour leur fille une admiration et un respect immenses. Ils savaient qu’elle était un être d’exception. Ils m’ont fait confiance. Ils ont compris que je ne cherchais pas à exploiter sa mémoire, mais à transmettre un message qui me paraissait essentiel.
Quant aux milieux intellectuels ou religieux, il y a eu, bien sûr, des réticences. Certains catholiques ont trouvé qu’elle était trop proche de l’hérésie ; certains laïcs ont trouvé qu’elle était trop mystique. Mais la force de ses textes a balayé la plupart des obstacles. On ne discute pas avec un témoin qui a signé son message de son propre sang. On peut ne pas être d’accord, mais on est obligé de s’incliner devant la sincérité et la profondeur de la démarche.
Une auditrice : Est-ce qu’elle avait de l’humour ? On l’imagine toujours si grave.
Gustave Thibon : (Rires) C’est une question très juste. Simone Weil n’avait pas d’humour au sens où on l’entend d’habitude, c’est-à-dire cette distance un peu ironique et légère vis-à-vis des choses. Elle était trop entière pour cela. Mais elle avait une forme d’ironie très mordante, surtout vis-à-vis d’elle-même et des prétentions intellectuelles.
Elle pouvait être très drôle par son côté décalé. Je me souviens qu’elle s’étonnait parfois que les gens s’intéressent à des choses qu’elle trouvait futiles, comme la mode ou les potins mondains. Elle posait alors des questions d’une telle naïveté apparente que cela devenait irrésistible. Mais c’était un humour involontaire. En réalité, elle était habitée par une joie intérieure très profonde, qui n’était pas de la gaieté, mais une sorte d’allégresse de l’esprit. Une joie qui coexistait avec la souffrance.
Un auditeur : Vous avez dit qu’elle était « la bonne foi incarnée ». Comment cette bonne foi se manifestait-elle dans ses rapports avec vous, par exemple quand vous n’étiez pas d’accord ?
Gustave Thibon : Sa bonne foi consistait à ne jamais chercher à « gagner » une discussion. Elle ne cherchait pas à avoir raison contre moi. Elle cherchait la vérité avec moi. Si je lui apportais un argument valable, elle s’arrêtait, elle réfléchissait longuement, et elle était capable de dire : « Oui, vous avez raison sur ce point, je n’avais pas vu les choses ainsi. »
C’est extrêmement rare. La plupart des gens, dans une discussion, cherchent à protéger leur propre système, leur propre image. Elle, elle n’avait pas de système à protéger. Elle n’avait pas d’image. Elle était totalement transparente à la vérité. Discuter avec elle, c’était comme se promener dans une montagne où l’air est absolument pur. On pouvait avoir froid, on pouvait être fatigué, mais on voyait loin et on voyait clair.
Un jeune homme : Quelle est, selon vous, la phrase de Simone Weil qu’il faudrait graver au fronton de nos écoles ?
Gustave Thibon : Oh, il y en a tant… Mais s’il fallait n’en choisir qu’une, je choisirais peut-être celle-ci : « L’attention est la forme la plus rare et la plus pure de la générosité. »
C’est une phrase qui contient toute une philosophie de l’éducation et de la vie sociale. Apprendre à un enfant à être attentif, c’est lui apprendre à respecter le réel, à respecter autrui, à sortir de son petit « moi » pour s’ouvrir au monde. C’est le début de la sagesse et le début de l’amour. Si nous étions vraiment attentifs les uns aux autres, la plupart de nos conflits et de nos injustices disparaîtraient. Car l’attention véritable exclut la violence. On ne peut pas être attentif à un être et vouloir l’écraser en même temps. L’attention est un regard qui laisse l’autre exister. C’est l’acceptation de l’altérité dans ce qu’elle a de plus sacré.
Un auditeur : Monsieur, vous avez évoqué son passage à Saint-Étienne et son engagement auprès des mineurs. Elle semblait avoir un lien charnel avec cette région industrielle. Est-ce que cela a joué un rôle dans sa philosophie du travail ?
Gustave Thibon : Absolument. Saint-Étienne a été pour elle un terrain d’observation et d’engagement exceptionnel. C’est là qu’elle a vraiment touché du doigt la dureté de la condition ouvrière, mais aussi la solidarité qui peut naître dans le malheur. Elle ne se contentait pas d’enseigner la philosophie au lycée ; elle passait ses soirées avec les syndicalistes, elle aidait les familles en difficulté.
Elle avait été frappée par le contraste entre la noirceur de la mine et la lumière de l’esprit qu’elle cherchait à éveiller chez ses élèves ou chez les ouvriers qu’elle rencontrait. C’est à Saint-Étienne, je crois, qu’elle a compris que la révolution sociale ne servait à rien si elle n’était pas accompagnée d’une révolution spirituelle. Elle disait : « Changer les maîtres ne sert à rien si on ne change pas la nature du travail. » Elle voulait que l’ouvrier retrouve la dignité du créateur.
Une auditrice : Vous parlez de « révolution spirituelle ». Simone Weil croyait-elle à une action politique possible ou était-elle devenue totalement pessimiste sur l’avenir des sociétés ?
Gustave Thibon : Elle n’était pas pessimiste, elle était lucide. Elle croyait à l’action, la preuve en est son engagement à Londres. Mais elle ne croyait plus aux idéologies globales, aux systèmes qui promettent le bonheur pour demain en sacrifiant les hommes d’aujourd’hui.
Pour elle, l’action politique devait être une action de « remède ». Il s’agissait de limiter les dégâts de la force, de protéger les faibles, de créer des espaces où l’âme puisse respirer. Elle proposait, dans L’Enracinement, des choses très précises : une réforme de la propriété, une décentralisation poussée, une transformation de l’éducation. Mais elle savait que tout cela ne dépendait pas seulement de lois, mais d’un changement de regard. Elle disait qu’une société juste est une société qui ne fait pas obstacle à la vie spirituelle de ses membres. C’est une définition très humble de la politique, mais c’est la seule qui soit réaliste.
Un auditeur : J’aimerais revenir sur son rapport au corps. Vous avez dit qu’elle était très maigre, qu’elle ne mangeait presque rien. N’y avait-il pas là une forme de haine de soi, une volonté de se détruire ?
Gustave Thibon : Je comprends que cela puisse donner cette impression. Mais je ne crois pas qu’il y ait eu chez elle la moindre haine de soi. Au contraire, elle avait un respect immense pour la vie. Mais elle pensait que le corps doit être un instrument parfaitement obéissant à l’esprit.
Elle traitait son corps comme un outil. Si l’outil est fatigué, on continue quand même le travail si le travail est nécessaire. Elle poussait son corps à bout non par haine, mais par amour de ce qu’elle servait. Elle disait : « Mon corps n’est rien, ce qui compte c’est ce qui passe à travers lui. »
C’est sûr que pour nous, qui vivons dans une culture du confort et du culte du corps, son attitude est incompréhensible, voire révoltante. Mais elle vivait dans une autre perspective. Elle voyait son corps comme une barrière qui l’empêchait d’être totalement unie à Dieu et aux autres. En s’amincissant, en se privant, elle avait l’impression de devenir plus transparente. C’est la mystique de la « kénose », de l’évidement. Elle voulait mourir à elle-même pour que Dieu puisse vivre en elle.
Une auditrice : Est-ce que vous pensez qu’elle aurait pu vivre longtemps si elle n’était pas partie à Londres ?
Gustave Thibon : (Soupir) C’est difficile à dire. Sa santé était tellement délabrée déjà en 1941… Mais il est certain que Londres a été le coup de grâce. Le climat, le surmenage, le refus de manger, et surtout cette douleur morale de ne pas être envoyée en mission en France. Elle est morte de chagrin autant que de faim. Elle avait l’impression d’avoir échoué, de ne pas avoir pu donner sa vie comme elle le voulait. Elle ne se rendait pas compte que son échec apparent était en fait sa plus grande victoire. Car c’est de cet épuisement total qu’est née la part la plus lumineuse de son œuvre.C’est quand elle n’a plus rien eu qu’elle a tout donné.
Un auditeur : Monsieur, vous avez parlé de sa vision de la « décréation ». Est-ce que ce n’est pas une forme de nihilisme ? Si l’homme doit devenir rien pour que Dieu soit tout, que reste-t-il de la dignité humaine ?
Gustave Thibon : C’est une question fondamentale. Pour Simone Weil, la dignité humaine ne réside pas dans ce que nous possédons en propre — notre moi, nos talents, notre personnalité sociale — car tout cela est soumis à la pesanteur et à la mort. La vraie dignité, c’est d’être un « passage » pour Dieu.
La décréation n’est pas une destruction, c’est une libération. C’est enlever tout ce qui, en nous, fait écran à la lumière. Elle utilisait souvent l’image du reflet : si vous voulez que le miroir reflète parfaitement le soleil, il faut qu’il soit absolument propre, qu’il n’ait plus aucune tache, aucune épaisseur propre. Plus le miroir « disparaît » en tant qu’objet, mieux il manifeste le soleil.
Pour elle, la dignité de l’homme, c’est son consentement. Dieu a créé l’homme libre, c’est-à-dire capable de Lui dire non. La décréation, c’est l’acte suprême de la liberté par lequel l’homme renonce à sa propre volonté pour laisser passer la volonté de Dieu. C’est un anéantissement qui est une plénitude. Ce n’est pas le néant du vide, c’est le néant de l’éblouissement.
Une auditrice : Vous avez dit qu’elle était très proche des Grecs. Pensait-elle que la tragédie était supérieure à la philosophie ?
Gustave Thibon : Elle pensait que la tragédie grecque était l’une des expressions les plus hautes de la spiritualité humaine, précisément parce qu’elle met en scène le conflit entre la force et la justice, entre la pesanteur et la grâce. Dans la tragédie, l’homme est écrasé par la nécessité, mais il reste pur par son consentement et par son refus de l’injustice.
Elle aimait passionnément Sophocle, et surtout Antigone. Antigone, pour elle, c’est l’image même de la pureté qui refuse de plier devant la force de l’État. C’est l’âme qui obéit à une loi non écrite, une loi éternelle, même si cela doit lui coûter la vie. La tragédie montre que le bien peut être vaincu dans ce monde, mais qu’il reste souverain dans l’éternité. La philosophie, chez Simone Weil, est une réflexion sur cette expérience tragique.
Un jeune homme : Comment faire pour lire Simone Weil aujourd’hui ? Par quoi faut-il commencer ? Car ses livres sont parfois difficiles.
Gustave Thibon : (Sourire) C’est vrai, elle n’est pas toujours facile d’accès. Si je pouvais vous donner un conseil, je vous dirais de commencer par La Pesanteur et la Grâce. Ce sont des pensées courtes, des aphorismes. On peut en lire une page, s’arrêter, réfléchir. C’est une porte d’entrée magnifique.
Ensuite, il y a Attente de Dieu, qui regroupe ses lettres au Père Perrin. C’est sans doute le livre le plus émouvant, car on y découvre son itinéraire spirituel, ses doutes, ses exigences. C’est là qu’on sent battre le cœur de la femme, et pas seulement l’intelligence de la philosophe.
Et pour ceux qui s’intéressent à la question sociale et politique, il faut lire L’Enracinement. C’est un livre d’une actualité brûlante. Même si certaines propositions peuvent paraître datées, l’analyse des besoins de l’âme humaine reste d’une justesse absolue. Mais quel que soit le livre que vous choisirez, préparez-vous à être secoué. On ne sort pas indemne de la lecture de Simone Weil. C’est une lecture qui vous oblige à vous remettre en question, à regarder votre propre vie en face.
Un auditeur : Monsieur Thibon, une dernière question sur votre propre amitié avec elle. Qu’est-ce qui vous manque le plus d’elle, aujourd’hui ?
Gustave Thibon : (Un long silence) Ce qui me manque… c’est cette qualité de silence qu’il y avait autour d’elle. Même quand elle parlait, il y avait un silence intérieur qui imposait le respect. Et puis, c’est cette exigence. Auprès d’elle, on ne pouvait pas se mentir. On était obligé d’être vrai.
Aujourd’hui, nous vivons dans un monde de bruit, de bavardage, de faux-semblants. Sa présence me manque comme un point de repère, comme une étoile dans la nuit. Mais en même temps, elle ne m’a pas quitté. Ses paroles continuent de m’habiter. Et chaque fois que je suis tenté par la facilité ou par le découragement, je revois son visage, ce visage si pur et si grave, et je me dis : « Il faut continuer à chercher la vérité. » Elle m’a appris que la vie n’a de sens que si elle est tournée vers ce qui nous dépasse. C’est le plus beau cadeau qu’elle m’ait fait… »
« … C’est le plus beau cadeau qu’elle m’ait fait. Et c’est un cadeau qu’elle fait à tous ceux qui acceptent de la lire et de l’écouter.
Un auditeur : Monsieur, une précision sur un point que vous avez effleuré. Vous avez parlé de sa vision de la « force » dans L’Iliade. Est-ce qu’elle pensait que la force est toujours mauvaise, ou y a-t-il un usage légitime de la force ?
Gustave Thibon : C’est une question capitale. Simone Weil n’était pas une pacifiste bêlante ou utopique. Elle savait que, dans ce monde soumis à la pesanteur, la force est une réalité incontournable. Elle disait : « La force est ce qui fait de quiconque lui est soumis une chose. » C’est une loi de la nature.
Elle distinguait cependant l’usage de la force. Il y a la force qui cherche à s’étendre sans limite, celle des conquérants, des impérialismes, qu’elle condamnait absolument. Et il y a l’usage de la force pour limiter la force, ce qu’on appelle la légitime défense ou la protection des faibles. Mais elle ajoutait une nuance très importante : même quand on utilise la force pour une cause juste, on n’échappe pas à sa souillure.
Celui qui manie l’épée, même pour défendre le droit, risque toujours de devenir l’esclave de son épée. C’est pour cela qu’elle insistait tant sur la nécessité de la justice et de la compassion, même au cœur du combat. Elle disait que le seul moyen de ne pas être détruit par la force qu’on utilise, c’est de ne jamais l’aimer, de ne jamais y trouver de plaisir, et de toujours garder le regard fixé sur ce qui est au-delà de la force. C’est une position très difficile, presque surhumaine, mais c’est la seule qui permette de rester un homme dans la tempête.
Une auditrice : Vous avez dit qu’elle était née à Paris, mais elle semblait avoir un lien très fort avec la province, avec les terroirs. Était-elle contre le centralisme parisien ?
Gustave Thibon : Oh, absolument ! Elle était violemment anti-centraliste. Pour elle, Paris était le siège du « déracinement » national. Elle voyait dans la centralisation étatique, commencée par les rois, poursuivie par la Révolution et par Napoléon, une machine à détruire les cultures vivantes de la France.
Elle disait que l’État avait tout absorbé, tout uniformisé, et qu’il avait laissé les gens seuls face à une administration froide. C’est pour cela qu’elle plaidait pour une renaissance des provinces, des petites patries. Elle pensait que l’homme a besoin d’un milieu à sa mesure pour s’épanouir. L’amour de la patrie ne doit pas être un nationalisme abstrait et agressif, mais un attachement concret à un paysage, à une langue, à des coutumes, à une histoire locale.
Chez moi, en Ardèche, elle s’extasiait devant la beauté des murets de pierre sèche, devant la sagesse des paysans qui savaient composer avec une terre difficile. Elle voyait là une forme de civilisation beaucoup plus haute que celle des salons parisiens. Elle disait : « Ici, on est encore dans le vrai. »
Un jeune homme : Pour revenir à sa mort, est-ce qu’elle a laissé des dernières paroles, un dernier message à ses amis ?
Gustave Thibon : Ses dernières paroles… C’est assez poignant. Elle est morte dans une solitude presque totale au sanatorium d’Ashford. Les infirmières ont raconté qu’elle restait de longs moments en silence, le regard tourné vers la fenêtre. Elle ne demandait rien, elle ne se plaignait de rien.
L’une des dernières choses qu’elle ait écrites dans ses cahiers de Londres, c’est une réflexion sur l’amour de Dieu. Elle disait : « Dieu n’est que de l’amour, et Il n’a rien créé qui ne soit de l’amour. » C’est admirable quand on pense qu’elle écrivait cela alors qu’elle était mourante, épuisée, et que le monde était à feu et à sang.
Elle n’a pas laissé de testament au sens classique, car toute son œuvre est un testament. Mais si je devais retenir un dernier message, ce serait celui de l’espérance à travers le malheur. Elle nous a montré que même quand tout semble perdu, même quand le corps et l’esprit sont à bout, il reste en l’homme une étincelle que rien ne peut éteindre, pourvu qu’il reste fidèle à la vérité. Elle est partie sans bruit, comme elle avait vécu, en s’effaçant pour laisser toute la place à la lumière.Elle est morte le 24 août 1943. Elle est enterrée dans le cimetière d’Ashford, dans le carré des indigents, car elle n’avait rien. Et c’est très bien ainsi. C’est la fin qui convenait à une âme qui avait fait du dépouillement sa règle de vie.
Un auditeur : Monsieur, vous avez dit tout à l’heure qu’elle était « férocement anti-romaine ». Mais comment conciliait-elle cela avec son admiration pour l’Église catholique, qui est tout de même l’Église romaine ?
Gustave Thibon : C’était précisément l’un de ses grands déchirements ! Elle aimait dans l’Église ce qu’elle appelait sa « tige grecque » et son message évangélique, mais elle détestait ce qu’elle appelait l’héritage romain : l’organisation juridique, la structure impériale, le goût du pouvoir temporel. Pour elle, Rome avait « infecté » le christianisme en lui apportant l’esprit de domination.
Elle disait souvent : « Le malheur de l’Église, c’est d’être devenue romaine. » Elle aurait voulu une Église qui soit purement une communauté de prière et de charité, sans aucune puissance politique. C’est d’ailleurs pour cela qu’elle restait au seuil. Elle ne voulait pas donner son adhésion à l’aspect « institutionnel » et « impérial » de Rome. C’était une position très radicale, presque insoutenable pour un théologien classique, mais elle s’y tenait avec une logique absolue.
Une auditrice : On parle souvent du « génie » de Simone Weil. Mais pour vous qui l’avez connue, est-ce que ce mot suffit ?
Gustave Thibon : Le mot génie est un mot de ce monde. Il désigne une capacité intellectuelle ou créatrice exceptionnelle. Simone Weil avait du génie, c’est certain, son intelligence était un instrument d’une précision foudroyante. Mais il y avait chez elle quelque chose qui va au-delà du génie.
Le génie, c’est encore une forme de richesse, une possession. Or, chez elle, ce qui frappait, c’était la pauvreté spirituelle, au sens évangélique. Ce n’était pas sa pensée qui était grande, c’était sa transparence. Elle n’était pas un « grand homme », elle était une « ouverture ». On ne peut pas dire qu’elle « avait » du génie, on doit dire qu’elle était habitée par la Vérité. C’est ce qui la distingue des intellectuels brillants qui font l’admiration des foules. Elle n’appelait pas à l’admiration, elle appelait à la conversion du regard.
Un auditeur : Est-ce qu’elle avait des moments de doute, ou était-elle toujours dans cette certitude absolue ?
Gustave Thibon : Elle avait des moments de nuit obscure, de détresse profonde. Elle a écrit des pages terribles sur le sentiment de l’absence de Dieu. Mais le doute, au sens de l’hésitation intellectuelle sur la vérité, je ne l’ai jamais perçu chez elle. Son doute était une épreuve de l’amour, pas une incertitude de l’esprit.
Elle disait que le plus haut degré de la foi, c’est de continuer à aimer Dieu alors qu’on ne sent plus sa présence, alors qu’on a l’impression d’être abandonné. C’est le « Pourquoi m’as-tu abandonné ? » dont je parlais tout à l’heure. Pour elle, la certitude n’était pas un confort, c’était une exigence qui l’obligeait à traverser les ténèbres sans faiblir.
Un jeune homme : Monsieur Thibon, si vous deviez résumer l’enseignement de Simone Weil pour notre génération, quel mot choisiriez-vous ?
Gustave Thibon : (Après réflexion) Si je ne devais choisir qu’un mot, ce serait le mot RÉEL.
Toute l’œuvre de Simone Weil est une tentative désespérée et magnifique pour nous ramener au réel. Nous vivons dans l’imaginaire, dans le mensonge, dans l’illusion de notre propre importance. Elle nous dit : « Regardez le réel, même s’il est dur, même s’il vous broie, car c’est là seulement que vous rencontrerez Dieu. » Le réel est la porte de l’éternité. Elle nous apprend à ne plus avoir peur de la vérité. C’est un message de courage et d’une honnêteté absolue. C’est ce dont nous avons le plus besoin aujourd’hui, dans un monde qui se noie dans le virtuel et le faux. Elle nous redonne le goût du vrai.
Une auditrice : Monsieur, vous avez parlé de sa relation avec les autres. Était-elle capable d’amitié humaine simple, ou était-elle toujours dans cette exigence spirituelle ?
Gustave Thibon : Elle était capable d’une amitié très profonde et d’une fidélité absolue. Mais c’était une amitié qui ne ressemblait pas à la camaraderie ordinaire. Avec elle, on n’était pas dans la complicité des défauts ou dans l’échange des petits secrets. Elle vous aimait pour ce qu’il y avait de meilleur en vous, pour cette part d’éternité qu’elle sentait en chaque être.
Elle était d’une attention extrême aux besoins des autres. Quand elle était chez moi, elle s’inquiétait de la fatigue des ouvriers, elle essayait de les aider de mille manières. Mais elle ne savait pas « faire semblant ». Si elle sentait chez quelqu’un de la mauvaise foi ou de la vanité, elle le disait avec une franchise qui pouvait être blessante. Mais ce n’était pas par méchanceté, c’était par respect pour l’autre. Elle pensait qu’on ne doit jamais flatter ce qui est bas chez un ami.
Elle m’a écrit des lettres magnifiques après son départ. Des lettres où elle s’inquiétait de mon travail, de ma santé, mais où elle continuait aussi à me bousculer intellectuellement. Elle ne vous lâchait jamais. Être son ami, c’était être engagé dans une aventure où l’on n’avait pas le droit de s’endormir.
Un auditeur : Vous avez dit qu’elle admirait la Bhagavad-Gita et les religions de l’Inde. Comment intégrait-elle cela à son christianisme ?
Gustave Thibon : Pour elle, il n’y avait pas de séparation. Elle considérait que les grandes traditions spirituelles de l’humanité sont comme des langues différentes qui disent la même chose. Elle trouvait dans la Bhagavad-Gita une expression parfaite du détachement et de l’action désintéressée. Le concept de « non-agir » ou d’agir sans s’attacher aux fruits de l’action, c’était exactement ce qu’elle vivait.
Elle pensait que le Christ était présent partout où il y a un amour pur de la vérité et une acceptation du malheur. Elle ne voulait pas limiter l’action de la grâce aux frontières visibles de l’Église. Elle disait que si l’on aime la beauté du monde et la justice, on aime déjà Dieu, même si on ne connaît pas son nom. C’est cette dimension universelle qui fait que sa pensée parle aujourd’hui à tant de gens qui sont en dehors de toute religion organisée. Elle a « désenclavé » le sacré.
Une auditrice : Si elle revenait aujourd’hui, quelle serait sa plus grande colère, selon vous ?
Gustave Thibon : (Rires) Sa colère serait sans doute dirigée contre ce qu’elle appelait la « propagande », sous toutes ses formes. Aujourd’hui, nous sommes envahis par la communication, par le marketing, par la manipulation des esprits. Elle qui avait une telle passion pour la pureté de la langue et la précision des mots, elle serait horrifiée de voir comment on vide les mots de leur sens pour servir des intérêts de puissance ou d’argent.
Elle détesterait cette manière qu’on a de transformer les hommes en « public » ou en « consommateurs ». Elle dirait que c’est une insulte à la dignité de l’âme humaine. Elle nous rappellerait que chaque homme est une fin en soi, et non un moyen pour une machine économique ou politique. Sa colère serait une colère de prophète, une colère qui cherche à briser les idoles pour nous rendre notre liberté.
Un jeune homme : Est-ce que Simone Weil était une femme heureuse ?
Gustave Thibon : (Un silence) Si vous entendez par bonheur le bien-être, la tranquillité, la satisfaction de soi… alors non, elle n’a jamais été heureuse. Mais si le bonheur, c’est d’être en accord total avec sa vocation, si c’est de vivre dans la lumière de la vérité malgré la souffrance, alors oui, elle a connu une forme de joie que peu d’hommes connaissent.
C’est cette joie que l’on sent parfois dans ses textes, une joie qui est comme un chant très pur au milieu d’un champ de ruines. Ce n’est pas une joie qui rit, c’est une joie qui brille. Une joie qui ne dépend de rien d’extérieur, une joie qui vient de la source même de l’être. Elle a vécu ce qu’elle a écrit : que l’amour de Dieu est une joie qui traverse la douleur sans l’abolir.
C’est sur cette note que je voudrais vous quitter. Ne voyez pas en Simone Weil une figure du passé, une intellectuelle de plus dans l’histoire des idées. Voyez en elle une présence, une exigence, une amie qui nous aide à rester debout dans un monde qui vacille. Elle nous a montré qu’il est possible de ne pas plier, de ne pas trahir, et de garder son âme intacte sous le regard de l’Éternel.
Je vous souhaite à tous de rencontrer, au détour d’une page de ses Cahiers ou de L’Enracinement, ce regard qui ne triche pas. C’est une rencontre dont on ne revient jamais tout à fait le même, et c’est sans doute la plus belle chose qui puisse nous arriver.
Je vous remercie encore pour votre attention et pour la qualité de votre silence.
(Applaudissements nourris et fin de l’enregistrement) »

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