LA FOI ET LE POUVOIR Gustave THIBON

Chaine Youtube de Marc Jeanson

Enregistrement audio de la conférence du philosophe Gustave Thibon ( donnée vers 1975..?) avec retranscription intégrale de ses propos ,ci-dessous:

Mesdames, Messieurs, je me réjouis d’abord de me trouver ce soir parmi vous, dans un climat en quelque sorte imbibé d’hispanité. Je ne suis pas un grand hispanisant, mais s’il est permis de me référer à mon humble personne, je vous dirai que j’ai fait mon premier voyage en Espagne à l’âge de 43 ans, et que, au bout de peu de jours, je fus tombé amoureux de l’Espagne de telle façon que j’ai appris l’espagnol — que je ne sais pas très bien, mais tout de même vous m’allez comprendre — et je peux surtout jouir de la littérature espagnole et surtout des poètes qui, comme tous les poètes, perdent infiniment en traduction.

Je vais vous parler ce soir d’un fils de l’Espagne qui est Donoso Cortés. Qu’est-ce que ça veut dire d’espagnol ? Quand j’étais en Espagne, je n’avais pas les ouvrages et je les ai retrouvés — excusez-moi de le dire ici mais je me sens en pleine liberté — je les ai retrouvés dans la braderie d’une bibliothèque de séminaire où, avec son cortège, ils avaient été expédiés avec tous les auteurs qu’on considère comme dépassés.

Ou exactement, qu’est-ce que c’était qu’un homme « dépassé » ? Car plus je pense dans la vie, plus je crois, plus je sens et plus je vérifie que l’histoire est cyclique. De telle façon, et bien, que les traînards de la veille, sur une terre ronde, deviennent les avant-coureurs du lendemain et les précurseurs. C’est ce qu’on voit très bien, et c’est même extrêmement amusant : si la terre n’avait pas d’océan, et bien celui qui marcherait droit devant lui s’éloignerait de plus en plus de son point de départ, mais quand il aurait accompli la moitié de son voyage, il s’en rapprocherait. C’est pourquoi nous voyons des idées anciennes qui renaissent selon le mot du poète latin : Multa renascentur… beaucoup de choses renaissent qui ont cru… que nous avons cru voir… je ne sais pas dans quelle mesure je dois évoquer la vie de Donoso Cortés, ce qui évidemment alourdirait mon sujet.

Mais enfin, en peu de mots : d’après les dictionnaires, il descend de Cortés le conquérant du Mexique. Il est né… ce n’est pas un Andalou, c’est un Extrémègne, comme on dit en espagnol — il n’y a pas de mot en français — enfin, habitant de l’Estrémadure. Il a fait des études de droit. Il a été un certain temps député aux Cortès, qui a été de la reine, et ensuite diplomate, ambassadeur en Prusse d’abord, et ensuite ambassadeur à Paris où il est mort d’une maladie qu’on appellerait aujourd’hui un infarctus du myocarde, si on se fie à l’histoire de sa vie.

Il est mort relativement jeune au moment où il s’apprêtait à donner sa démission pour entrer dans les ordres religieux, car il était profondément chrétien, profondément charitable par-dessus le marché. Quelque chose qui s’apparente de très près à cette vertu de charité, cette vertu d’aumône qui aujourd’hui est méprisée, qui est également considérée comme dépassée, et qui l’est moins que jamais, n’est-ce pas ? Et bien, glissait chez lui un degré si haut que, d’après ce que racontent ses biographes, il donnait tout son argent aux pauvres. De telle manière, non seulement son argent, mais effectivement… de telle façon qu’un jour, étant invité à l’Élysée chez l’Empereur (donc il s’est trouvé…), on a eu à lui donner à l’ambassade d’Espagne une chemise blanche mais déchirée à la poitrine. Et comme on lui dit : « Mais avec ça… », et bien etc., « Je vais pour porter cette chemise et pour voiler la déchirure en ne montrant convenablement que ses cordons qui, évidemment, étaient nombreux. »

Une anecdote également : le dictionnaire Larousse — j’entends le Larousse du XIXe siècle, pas le Larousse actuel qui est d’une neutralité presque affligeante, n’est-ce pas ? — le Larousse du XIXe siècle, qui était violemment, comment dirais-je, progressiste dirait-on aujourd’hui, en tous les cas farouchement anticlérical d’une façon qui touche au pittoresque… Et bien, je vous recommande par exemple, si vous le retrouvez, de lire l’article « Donoso Cortés ». Et bien, il consacre une notice à Donoso Cortés. Dans la notice, évidemment, le Larousse est accablant pour ses idées, mais il nous dit qu’il faut s’incliner devant l’homme, devant la charité de l’homme, et que les pauvres de Paris, et bien, suivirent en nombre incalculable la dépouille mortelle de leur bienfaiteur. Ce qui est un témoignage tout de même bien précis. Bien. Il fut donc le produit d’un christianisme vécu intérieurement et traduit à l’extérieur par les œuvres de charité.

Il avait d’ailleurs une excessive modestie dans ce domaine-là et des textes qui sont très amusants. Un journal espagnol avait dit beaucoup de mal de lui et voici la manière dont il a répondu — c’est une manière de clôturer des polémiques qui est également très divertissante — et bien : « Le Heraldo nous dit que mon livre vaut peu de chose — car il avait publié un livre à l’époque — et que je vaux moins que mon livre, qu’il n’y a pas d’harmonie entre mes maximes et mes actes. En cela il dit vrai. Moi qui me connais, je puis rendre de moi un témoignage valable en affirmant que je suis un homme sans talent et sans vertu. Toute controverse avec le Heraldo sur l’un des points qu’il touche est non seulement oiseuse, mais impossible. »

Car le Heraldo avait dit : « Vous qui parlez tant de la charité, Monsieur Donoso Cortés, mais c’est le moment où vous devez le dire… » Enfin, puisqu’il était fait tout le monde… Alors Donoso Cortés répond : « Ce point est relatif à l’aumône. S’il est une question à laquelle je ne répondrai jamais, c’est celle-ci : faites-vous l’aumône ? Si je ne la fais pas, je ne peux dire que je ne la fais pas, ce serait du cynisme. Si je la fais, je ne peux pas le dire parce que, religieusement parlant, je ne la ferais plus. C’est un grand malheur de ne pas faire l’aumône, mais c’en est un plus grand encore que de la faire et de le dire. » »

« N’est-ce pas ? « Faire et se taire », ce qui signifie quelque chose. Mais ici ce n’est pas pour vous parler de l’homme privé, je vais vous parler de l’homme public, de l’écrivain. Alors vous avez chez lui, chez Donoso Cortés, la défense passionnée — passionnante d’ailleurs — du catholicisme. Tout cela, évidemment, écrit avec la ferveur, le bouillonnement de l’Espagnol du Sud, n’est-ce pas ?

On lui a beaucoup reproché, mais Donoso Cortés considère le catholicisme, et bien, non seulement comme principe de vérité éternelle répondant à la vocation surnaturelle de l’homme, mais il le considère également comme condition de toute civilisation, de toute harmonie sociale, de toute autorité qui ne soit pas tyrannie, de toute discipline qui ne soit pas esclavage. En bref, comme le fondement de l’ordre naturel chez les individus, dans les mœurs et dans les États.

Je dis : « comme le fondement de l’ordre naturel ». Et je crois en effet — on ne peut évidemment pas vous faire un cours de théologie ici — on peut penser que Donoso Cortés a été peut-être un peu loin, mais il est bien évident que c’est très souvent ce qu’il reste de surnaturel dans les mœurs, et bien, qui rend les mœurs solides. Chesterton, qui est un grand homme également et trop oublié, avait cette phrase admirable qu’on devrait méditer : « Ôtez le surnaturel, il ne reste que ce qui n’est pas naturel. » C’est-à-dire : il reste la nature déchue, la nature humaine défigurée par la faute originelle, n’est-ce pas ?

Oui. Alors, d’abord une foi ancrée dans sa vérité, dans la vérité catholique plutôt, et bien, sans nuance, sans demi-mesure, n’est-ce pas ? Voilà comment il s’explique sur son attitude. Il y a chez lui un refus évident des transitions, des transactions, des « demi-teintes », si on peut dire. Et il le dit admirablement d’ailleurs : « Les doctrines de transactions, dit-il, n’existent que relativement aux doctrines absolues, tandis que celles-ci existent d’une façon radicale. Leur fonction ressemble à celle du crépuscule qui sert perpétuellement de transition entre le jour et la nuit. Je vois dans l’Écriture que Dieu a fait le jour et la nuit ; je ne vois pas qu’il ait fait le crépuscule. »

Ce n’est pas dit, en effet, dans l’Écriture. Vous voyez comment se situe immédiatement la position absolue de Donoso Cortés. Évidemment, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’une telle attitude heurte la psychologie moderne. C’est ce que quelqu’un m’a dit quand je lui parlais justement de Donoso Cortés : « La mentalité moderne et la psychologie moderne n’acceptent pas cela. » Je lui ai dit : « La psychologie moderne, c’est très gentil, mais enfin il y a une chose plus importante que la psychologie moderne, c’est la vérité, n’est-ce pas ? » Et toutes les époques ont eu leur psychologie, et en général, quand on a voulu faire vraiment du bien à une époque, il a été nécessaire de heurter sa psychologie. Oui.

Tous les progrès se sont accomplis à ce prix. Il aurait été également très contraire à la psychologie des anciens de critiquer l’esclavage, n’est-ce pas ? Aristote parle avec mépris des très rares penseurs grecs qui considéraient l’esclavage comme inhumain et antinaturel. Lui était tout à fait pour l’esclavage : « Il mérite d’être esclave parce qu’il est inculte », n’est-ce pas ? Mais tout de même, quelques Grecs ont dit le contraire, mais ils ont frotté leur contemporain et on l’a même tellement oublié, et bien, que l’on écrit bien très souvent, très fréquemment, que personne ne s’était opposé à l’esclavage dans l’Antiquité.

Maritain avait écrit cela un jour, et Simone Weil en a pris une forte colère là-dessus. Je la vois encore me dire : « Il faudrait convoquer Maritain devant un tribunal d’honneur d’écrivains et de philosophes et lui demander de se rétracter, ou le vouer, et bien, comment dirais-je, au mépris philosophique. Parce que Maritain, qui se réclame d’Aristote, doit savoir qu’Aristote dit qu’il y a des penseurs grecs qui condamnent l’esclavage. »

Bien. Évidemment, cette attitude absolue, on ne dirait pas — je n’en avais pas besoin — je vous dirais que pour un chrétien, c’est tout de même une attitude qui s’impose. N’est-ce pas ? Et Donoso Cortés pourrait nous répondre également que le christianisme vécu à fond — malheureusement il ne l’est pas vécu à fond, tout le problème est là — et bien, apporterait la solution à tous nos maux : aux maux individuels d’abord, parce que la souffrance et la mort prennent dans le christianisme un sens divin ; et également apporterait un remède aux maux sociaux : chacun aimant son prochain comme lui-même, les chefs étant les serviteurs de tous — « que le plus grand parmi vous se fasse le serviteur de tous » — les pauvres contents de leur sort d’après la béatitude, et les riches comme dit Bossuet : « intendants des pauvres », n’est-ce pas ?

Évidemment, le problème ne se pose pas non plus… mais nous le verrons plus loin. Chez Donoso Cortés, s’il est un problème de répression, s’il y a un problème politique au fond, et bien c’est que la question religieuse n’est pas résolue à fond et que le christianisme n’est pas vécu totalement à l’intérieur des âmes. Et en cela, et bien Donoso Cortés — c’est une de ses originalités — donne des bases religieuses à la politique, n’est-ce pas ?

Il a compris très bien que la corruption et bien qui existe dans le monde politique actuellement — enfin dans la société tout entière — et que les pires erreurs de cette société (Donoso Cortés est un des premiers critiques de l’idéologie de la Révolution en France, n’est-ce pas ?), que ces pires erreurs sont des caricatures de la révélation évangélique, n’est-ce pas ? Et il est assez curieux d’examiner sa critique de l’idéologie révolutionnaire, c’est-à-dire des trois grands principes de la Révolution française.

Alors il nous dit que « Liberté, Égalité, Fraternité », sans commentaire, dans un climat non religieux, et bien ce sont trois formules contradictoires. Et voici comment il s’en explique. Il nous dit : « Permettez à l’homme le libre développement de son être… bon, et bien l’égalité expire sous les hiérarchies et la fraternité sous la concurrence. » La limite, c’est le renard libre dans le poulailler. Libres, ils sont libres les uns et les autres ! « Pour proclamer l’égalité, la liberté s’enfuit et la fraternité féconde. Si les hommes étaient égaux, ils se dévoreraient entre eux. »

Ainsi, le sentiment de l’égalité n’existe pas dans l’homme. Alors que ce mot puisse exister, qu’il serve d’expression à une force qui n’existe pas, c’est un mystère pour moi. Il continue : « Je ne connais que les hommes dévorés par l’orgueil ou l’envie, ou des hommes vaincus par l’humilité. Les premiers aspirent toujours à être plus, les autres se plaisent à être moins. » (Ils sont d’ailleurs beaucoup plus rares, n’est-ce pas ?) « Mais jamais les hommes n’ont voulu l’égalité. » Et c’est très vrai. Quand on veut être l’égal de quelqu’un, c’est qu’on veut être au-dessus de son côté, en attendant qu’on veuille être son supérieur. Les psychiatres parlent du complexe de supériorité, ils parlent du complexe d’infériorité, mais jamais on n’a entendu parler du « complexe d’égalité ». On le cherche vainement et c’est assez significatif, n’est-ce pas ?

Bien. Alors il continue : « L’égalité est toujours le prétexte d’aspirations ambitieuses et comme l’hypocrisie de l’envie. » Le mot est très beau d’ailleurs. Il continue : « Le christianisme fait trois choses, il les réalise à sa manière, c’est-à-dire par leur contraire. » Cette dialectique des contraires me paraît… enfin entre parenthèses… et je crois que la vue est géniale. Il réalise ces trois choses mais par leur contraire. Voilà comment il l’explique : « Il a donné la liberté à l’homme en le faisant esclave de Dieu et des lois dictées par Dieu. » Un vieux libertin, notre compatriote de Donoso Cortés, Sénèque, qui était Andalou, disait : « Obéir à Dieu, c’est la liberté. » Alors par son contraire, et bien l’homme se libère.

Il continue : « Il a fait les hommes égaux, non tant qu’ils le sont, mais par la compensation qui résulte de leurs différentes conditions. » N’est-ce pas ? C’est-à-dire par l’harmonie et non par l’égalité. Mais il y a une égalité de proportion dans l’harmonie précisément, c’est la vraie égalité. L’égalité par compensation, n’est-ce pas ? Et l’égalité par l’acceptation de nos différences. C’est toutes les différences qui existent entre l’équilibre et l’harmonie.

Dans, comment dirais-je, dans un pays irréligieux où il n’y a pas un lien intérieur entre les hommes, un lien spontané, un lien inconditionnel (ils emploient le mot religion d’ailleurs dans le sens le plus vaste), et bien on peut réaliser un certain équilibre, on ne réalise jamais l’harmonie. Voyez bien l’équilibrisme si fréquent chez les gouvernements quand ils cèdent plus ou moins aux groupes de pression par exemple. L’équilibre est toujours instable car il n’a pas quelque chose d’intérieur à son principe. Et d’ailleurs, si vous voulez voir la différence qu’il y a entre l’équilibre et l’harmonie (l’équilibre étant en quelque sorte purement matériel et l’harmonie quelque chose de vivant et d’animé), et bien prenez le langage courant : on parle constamment de « l’équilibre de la terreur ». Est-ce que quelqu’un aurait parlé de « l’harmonie de la terreur » ? Ce n’est pas possible car la terreur n’implique aucune convergence. Il peut y avoir équilibre entre des hommes qui se battent, qui se trahissent… il n’y a pas d’harmonie précisément.

Il y a une très belle image qui est dans le sens de Donoso Cortés, dans Victor Hugo — qui par moments avait des vues extrêmement géniales, c’était aussi un grand ami de l’Espagne entre parenthèses. Et Victor Hugo fait parler deux vieux révolutionnaires pendant la Révolution française : il y en a un du type Babœuf qui est partisan de l’égalité intégrale entre tous les hommes et dans tous les domaines ; et l’autre est partisan justement de cette égalité de proportion qui fait d’ailleurs la base de toute vraie société. Et Victor Hugo a ce commentaire qui est très beau, il dit : « Le second avait raison. Au-dessus de l’égalité, il y a l’harmonie. Au-dessus de la balance, il y a la lyre. »

Et bien, c’est très beau. Mais en effet, dans une balance, les deux plateaux, ils font… il faut qu’ils soient égaux pour qu’il y ait équilibre de la balance, tandis que dans la lyre, chaque corde de la lyre rend un son différent, et c’est précisément l’unité de ces sons différents qui fait la musique. Voyez comme les grands esprits se retrouvent.

Il parle également de la fraternité et nous dit : « Il a fait des frères en détruisant la parenté charnelle qu’ils tenaient d’Adam et en la remplaçant par la fraternité spirituelle qu’ils tiennent de Jésus-Christ. Chose étrange : les fils d’Adam, au lieu de se traiter en frères, sont ennemis, et lorsque Dieu brise la postérité d’Adam, ils cessent de se détruire pour être frères. » Vous voyez donc cet assemblage des contraires qui est quelque chose d’absolument remarquable.

Évidemment, c’est une catastrophe de vouloir réaliser au niveau de la nature déchue ce qui n’est possible que par le recours à la grâce. L’égalité en particulier dont nous parlions tout à l’heure : si cette égalité ne vient pas d’en haut, ou plutôt de l’intérieur de l’homme, elle ne peut être que le rêve de l’envie. C’était la discussion d’un pasteur du Vigan avec le chef communiste du lieu. Le communiste lui disait : « Qu’est-ce que vous voulez, finalement le christianisme et le communisme c’est la même chose puisqu’on partage tout, puisque les biens sont communs. » Alors le pasteur a répondu avec cette petite nuance : « C’est que le chrétien, quand il est vraiment bon chrétien, dit : ‘Ce qui est à moi est à toi’, tandis que le révolutionnaire dit : ‘Ce qui est à toi est à moi’. » Oui. Ce qui crée évidemment une petite nuance, ce qui fait que les choses sont difficiles à arranger ensuite.

Alors à ce sujet nous pouvons évoquer évidemment le pessimisme de Donoso Cortés à l’égard de l’homme déchu. Pessimisme qui va extrêmement loin, mais enfin, c’est tout de même dans la ligne, dans la ligne traditionnelle de l’Église. Il nous dit : « L’homme prévaricateur et déchu n’est pas fait pour la vérité, ni la vérité pour l’homme. Dans cet état de séparation et de déférence entre la vérité et la raison humaine, depuis la faute originelle, Dieu a mis une impérissable répugnance et une répulsion invincible. La vérité, en soi, a les titres de sa souveraineté ; elle impose son joug sans en demander la permission.

Or, l’homme, depuis qu’il est révolté contre Dieu, ne reconnaît que sa propre souveraineté et n’en veut admettre aucune autre que si elle a préalablement sollicité son suffrage et son consentement. C’est pourquoi, lorsque la vérité se présente à lui, son premier mouvement est de la nier ; en la niant, il affirme sa souveraine indépendance. Si la nier lui est impossible, il entre en lutte avec elle ; en la combattant, alors il combat pour sa souveraineté. Vainqueur, il la crucifie. Vaincu, il fuit. En la fuyant, il croit fuir sa servitude. En la crucifiant, il croit crucifier son tyran.

Entre la raison humaine et l’absurde, il y a au contraire une affinité secrète et une très étroite parenté. Le péché les a unies par un lien indissoluble. L’absurde triomphe de l’homme précisément parce qu’il est dénué de tout droit antérieur et supérieur à la raison humaine. Et voilà pourquoi l’homme ne trouve dans son orgueil aucune raison de le repousser. Loin de là, l’orgueil le porte à l’accueillir. Sa volonté accepte l’absurde parce que c’est sa propre intelligence qui l’a engendré, et son intelligence se complaît en lui parce que l’absurde est son propre fils, son propre verbe, le témoignage vivant de sa puissance créatrice.

Créer est le propre de la divinité. En créant l’absurde, il devient d’une certaine manière Dieu, et il se décerne lui-même les honneurs divins. Pourvu qu’il soit Dieu, qu’il agisse sans Dieu, qu’importe le reste ? Qu’importe s’il y a un Dieu de vérité ? S’il est lui le Dieu de l’absurde, ne sera-t-il pas dès lors indépendant comme Dieu ? »

« Faut voir… comme Dieu ! En adorant l’œuvre de sa création, en la glorifiant, c’est lui-même qu’il glorifie et qu’il adore. » Et bien, depuis que nous avons vu fleurir les philosophies de l’absurde, de l’absurde par l’homme, les philosophies de la liberté absolue qui n’acceptent aucun lien, aucune autorité, aucune souveraineté de la vérité sur la raison, aucune souveraineté d’une vérité transcendante dans l’homme, et bien nous trouvons les propos de Donoso Cortés infiniment moins exagérés. Et oui. Les philosophes modernes nous disent que tout est faux, que tout est permis.

Donoso Cortés va même plus loin et en cela il a été violemment critiqué par beaucoup de catholiques de l’époque. Il va plus loin et dit que l’Évangile a triomphé non à cause de la vérité de la doctrine, non à cause des miracles accomplis par le Christ, non à cause de la pureté de sa vie, mais plutôt contre tout cela. Alors voyez-vous, il renverse la calomnie. Il a triomphé par la grâce, par la grâce divine. Il a triomphé parce qu’il a été donné par la grâce à certains et bien d’interpréter les miracles, de comprendre que le Christ était la vérité. Sinon, et bien dans l’ordre naturel, on ne pouvait que le repousser.

Il y a une très longue polémique qui a éclaté à ce sujet et, ma foi, est-ce tellement et bien contraire à la tradition chrétienne ? Je me le demande. Car enfin, beaucoup de penseurs modernes et bien sont dans la ligne de Donoso Cortés, dans la ligne de Saint Grégoire de Nysse. Saint Grégoire de Nysse a dit quelque part que rien ne peut changer en mieux dans l’homme — il emploie le verbe theios, mais enfin je crée un néologisme pour l’exprimer — « divinement ». Rien ne peut changer en mieux dans l’homme individuellement, c’est-à-dire sans le secours divin. Un secours qui peut d’ailleurs être voilé, selon qu’il se manifeste ou non.

Et bien, le mal se déplace, il change de forme. Le loup change de poil, « le loup change de poil mais pas de vice » comme dit le proverbe italien, n’est-ce pas ? Mais on retrouve la même quantité de mal partout, et seule la grâce vient comment dirais-je améliorer positivement l’homme. Et mon Dieu, nous avons vu quelques effets du péché originel dans ces dernières générations, avec les effets individuels et surtout les effets collectifs. Ce qui fait qu’il est curieux de constater que des penseurs modernes et bien retrouvent Donoso Cortés et d’une façon infiniment plus énergique.

Que je m’excuse de citer des mots un peu grossiers, mais enfin ils ont été prononcés par un académicien… et bien nous pouvons nous incliner. Et bien Ionesco a écrit quelque part : « Entre la grâce et la merde, il n’y a pas de milieu. » C’est exactement du Donoso Cortés ! On ne peut rien faire de bon par la nature. Et Céline, Louis-Ferdinand, qui n’était pas académicien mais qui était un grand homme, et bien écrivait à un curé qui lui reprochait de ne pas espérer dans l’homme — dans l’homme tout court, l’homme tel que créé par Dieu : « Passons. Espérant dans Dieu, espérant… espérant en la grâce de Dieu dans l’homme. » C’est cette grâce qu’il ne refuserait pas. Céline lui a répondu par un terme très voisin de celui d’Ionesco : « Espérer quoi, Monsieur l’Abbé ? Que la merde se

mette à sentir bon ? » Évidemment, c’était le vocabulaire… il n’est plus le même, mais enfin nous trouvons le même courant de pensée qui passe à travers Bernanos également.

Quand Bernanos nous dit que de ne pas croire au péché originel c’est plus grave que de ne pas croire en Dieu, car le Dieu auquel on croit n’est pas le vrai Dieu. Vous voyez que nous nous retrouvons. Et oui, il en est ainsi malheureusement pour l’homme qui, selon le mot de Bossuet, est tombé de Dieu sur lui-même. L’homme se servant en quelque sorte de la vérité — enfin du peu de vérité qu’il possède — pour nier la vérité, pour nier la vérité absolue. Au fond, il prostitue les transcendantaux en les faisant servir à leur propre négation. Car enfin, pour nier la vérité, il faut se servir de la vérité. Pour dire qu’il n’y a pas de vérité, il faut croire qu’il y a un esprit, une vérité. Si, évidemment, c’est un cercle vicieux. Les transcendantaux sont comme le diamant, ils ne peuvent se tailler que par eux-mêmes, n’est-ce pas ? Mais quand ils se sont trop taillés, ils disparaissent. Ce qui finalement aboutit à ne plus rien dire.

Et de toutes ces prémisses, Donoso Cortés tire l’idée de la nécessité de maintenir dans la cité un climat religieux. La religion étant — comme l’étymologie, contestée d’ailleurs du mot, enfin je crois qu’il faut s’y tenir l’indique — la religion étant une force de liaison. De liaison qui assure une discipline intérieure spontanée, fondée sur l’obéissance à une autorité suprême et transcendante. Transcendant alors les passions et, du même coup, comme nous le disions à l’instant, fondement de la liberté.

Et là où cette discipline s’atténue et disparaît, là où le pli imposé aux mœurs par la religion — et ce pli demeure parfois très longtemps quand la religion a disparu, je pense à ce qui restait de morale chrétienne chez de vieux républicains, n’est-ce pas ? Il restait d’autant plus de morale qu’ils avaient repoussé la théologie et qu’ils avaient repoussé la mystique ; c’était même une morale qui devenait un peu pénible par moments parce qu’ils avaient repoussé la chair et gardé le squelette, ce qui n’est jamais extrêmement amusant, mais enfin le squelette était extrêmement dur, n’est-ce pas ? — et bien là où ce pli s’efface, l’homme ivre sombre dans la pulvérisation anarchique.

Ou bien, comme l’individualisme absolu est tout de même impossible, il se regroupe dans des associations dressées les unes contre les autres comme les partis politiques, les groupes de pression de toute espèce. Et finalement, en dernière analyse, il ne peut plus être retenu que par la tyrannie. L’abus de la liberté, en dernière analyse, fait des esclaves.

Quand l’homme a été pulvérisé, qu’est-ce que vous voulez ? Il est un peu comme les grains de sable. Et bien, le sable, si on veut en faire quelque chose, le sable appelle l’asphalte, et l’asphalte est plutôt tyrannique. Oui. Alors, on refuse la liberté dans l’ordre, et tôt ou tard — et nous l’avons constaté bien des fois — on a l’ordre sans la liberté.

C’est le sens du fameux discours de Donoso Cortés, alors que Donoso Cortés parle précisément de l’état actuel du monde. C’est très pessimiste parce que ça a été écrit en 1849. Il y a des événements que nous avons oubliés, dont les historiens ne nous parlent pas, et même les non-historiens… enfin on ignore la gravité de la crise qui avait ébranlé non seulement la France mais l’Europe entière. Le Pape a été destitué, il y a eu révolution en Autriche, il y a eu révolution en Suisse, en Pologne… enfin un mouvement considérable de la société.

Il nous dit : « Il y a au fond deux répressions possibles : l’une intérieure, l’autre extérieure ; la répression religieuse et la répression politique. Et elles sont de telle nature que lorsque le thermomètre religieux s’élève, le thermomètre de la répression politique baisse ; et que réciproquement, lorsque le thermomètre religieux baisse, la répression politique — la tyrannie — augmente. »

Suivons le parallélisme. Voici les temps apostoliques : depuis les temps apostoliques proprement dits jusqu’à l’époque où le christianisme monta au Capitole sous le règne de Constantin le Grand. En ce temps-là, la religion chrétienne était à son apogée. Mais malgré cela, il arriva ce qui arrive dans toute société composée d’hommes : il commença à se développer un germe — rien qu’un germe — de licence et de liberté religieuse. Et bien Messieurs, observez le parallélisme : à ce commencement d’abaissement dans le thermomètre religieux correspond le commencement d’ascension dans le thermomètre politique. Il n’y a pas encore de gouvernement, le gouvernement n’est pas nécessaire encore, mais il faut déjà un germe de gouvernement, n’est-ce pas ? Il y avait des juges arbitres et amiables qui étaient à l’époque le germe du gouvernement parmi les chrétiens, parmi les communautés chrétiennes.

Arrivent les temps féodaux. À cette époque, la religion est encore à son apogée, mais viciée déjà par les passions humaines. Car, dit-il, dans le monde politique, un gouvernement réel et effectif y est déjà nécessaire, mais cependant le plus faible suffit. En conséquence, la monarchie féodale s’établit : la plus faible de toutes les monarchies.

Suivez toujours le parallélisme. Voici le XVIe siècle. Alors, avec la grande réforme luthérienne, avec l’émancipation intellectuelle et morale des peuples, coïncident les institutions suivantes : en premier lieu, à l’instant même, de féodales les monarchies deviennent absolues. Vous croyez, Messieurs, qu’une monarchie comme le gouvernement ne peut pas être plus absolue ? Et bien, il fallait que le thermomètre de la répression politique montât encore, car le thermomètre religieux continuait à descendre. Alors le thermomètre politique monta plus haut : on créa de nouveau les armées permanentes. Et savez-vous ce que sont les armées permanentes ? Pour le savoir, il suffit de savoir ce que c’est qu’un soldat en uniforme : c’est un homme qui ne réfléchit pas, n’est-ce pas ? Les contestataires de l’armée pourraient s’en servir, n’est-ce pas ? Bon.

Ainsi donc, lorsque la répression religieuse baisse, la répression politique augmente et elle monte jusqu’à l’absolutisme. Il ne suffisait pas aux gouvernements d’être absolus, ils demandèrent et ils eurent le privilège d’avoir au service de l’absolutisme un million de bras.

Ce n’est pas tout. Il fallut que le thermomètre politique continuât de monter et le thermomètre religieux de descendre. Le premier montant encore, quelle nouvelle institution put alors être créée ? Les gouvernements dirent : « Nous avons un million de bras et cela ne nous suffit pas ; nous avons besoin de quelque chose de plus, nous avons besoin d’un million d’yeux. » Et ils eurent la police.

Ce ne fut pas le dernier progrès. Le thermomètre religieux baisse encore, l’espace se réduit… Ce ne fut pas assez pour les gouvernements d’avoir un million de bras, d’avoir au minimum un million d’yeux ; ils voulaient avoir un million d’oreilles. Et ils eurent la centralisation administrative, dans laquelle toutes les réclamations, toutes les plaintes viennent aboutir au gouvernement.

Et bien Messieurs, cela ne suffit pas. Le thermomètre politique monte toujours parce que le thermomètre religieux baisse. Les gouvernements dirent : « Pour réprimer, nous n’avons pas assez d’un million de bras, d’un million d’yeux, d’un million d’oreilles ; il nous faut plus encore : il nous faut le privilège d’être au même moment présents sur tous les points de notre empire. » Et ce privilège, ils l’obtinrent : le télégraphe fut inventé.

Oui, bon, c’est très bien. Remarquez une chose, Messieurs : dans le monde ancien, la tyrannie fut féroce, impitoyable, et pourtant cette tyrannie était matériellement limitée. Tous les États étant petits et les relations internationales étant très difficiles, par conséquent, dans l’Antiquité, il ne pouvait y avoir de tyrannie sur une très grande échelle, si ce n’est celle de Rome.

Mais aujourd’hui, combien les choses ont changé ! Les voies sont préparées pour une tyrannie gigantesque, colossale, universelle, immense… Tout, tout est préparé pour cela. Remarquez-le bien : il n’y a déjà plus de résistances, ni morales, ni matérielles. Il n’y a plus de résistances matérielles : les bateaux à vapeur, les chemins de fer ont supprimé les frontières, et le télégraphe électrique a supprimé les distances. Et il y a d’autres forces maintenant que le télégraphe électrique !

Il n’y a plus de résistances morales : tous les esprits sont divisés, tous les patriotismes sont morts… On peut penser ça… on peut aujourd’hui aussi, dites-moi donc si j’ai raison de me préoccuper du sort, du progrès du monde ? Dites-moi si, traitant cette question, je ne traite pas la vraie question ?

Une seule chose peut détourner la catastrophe, une seule. On ne l’évitera pas en donnant plus de liberté, plus de garanties, plus de constitutions. On l’évitera si nous travaillons tous à provoquer une réaction salutaire, une réaction religieuse. Or Messieurs, cette réaction est-elle possible ? Oui. Mais est-elle probable ? Je réponds avec la plus profonde tristesse : elle n’est pas probable. Et ma foi… s’entend… car j’ai vu, j’ai connu beaucoup d’hommes qui, après s’être éloignés de la foi, y sont revenus ; malheureusement, je n’ai jamais vu de peuple qui soit revenu à la foi après l’avoir perdue.

Et bien voilà. En fait, dit-il, la liberté n’existe pas en Europe. Les gouvernements constitutionnels qui la représentaient dans ces derniers temps ne sont plus aujourd’hui, presque partout, que des charpentes sans solidité, des squelettes privés de vie.

Rappelez-vous, Messieurs, la Rome des Césars. Dans cette Rome existaient encore toutes les institutions républicaines : les tout-puissants dictateurs, les inviolables tribuns, les familles sénatoriales, les sénatus-consultes… Tout cela existait. Il ne manquait qu’une chose, il n’y en avait qu’une de trop. Ce qu’il y avait de trop, c’était César ; ce qui manquait, c’était la République.

Oui, et c’est vraiment sur l’empire… enfin… les effondrements des collectivités locales, l’effondrement des pouvoirs… enfin des pouvoirs à tous les niveaux, à tous les effets… enfin ce qui fait le corps d’un État. Alors dans ce cas-là, il continue et il vous dit : « Enfin, qu’on l’appelle l’histoire, que font-ils, ces gouvernements, avec leurs majorités légitimes toujours vaincues par des minorités turbulentes ? »

On entend dire maintenant que, ma foi… on annonçait au Portugal dernièrement le chef du parti communiste, et que le pourcentage de l’élection, des élections, n’avait rien à voir avec la dynamique révolutionnaire. Autrement dit : les défenseurs du peuple connaissent les besoins du peuple mieux que le peuple lui-même. C’est le mot de Napoléon, n’est-ce pas ? On lui parlait un jour des besoins du peuple, il a répondu : « Les besoins du peuple sont dans le cœur du Prince. » Mais au moins, il ne prétendait pas être démocrate, c’est le moins qu’on puisse dire, n’est-ce pas ? Tandis que maintenant, au nom du peuple, alors…

« …avec leurs majorités légitimes toujours vaincues par des minorités turbulentes, avec leurs ministres responsables qui ne répondent de rien, avec leur roi inviolable toujours violé… » Et bien mon Dieu, c’est tout de même relativement actuel.

 Et bien, que fait-on ? Et que font tous ces parlements ? Donoso Cortés aimait beaucoup l’Espagne, mais il n’aimait pas beaucoup le système parlementaire tel qu’il fonctionnait à son époque et tel qu’il fonctionne un peu toujours. Il appelait la classe bourgeoise — la classe qui alors détenait le pouvoir — il l’appelait « la classe discutante ». C’est-à-dire : une classe qui a remplacé l’action par la discussion, et une discussion qui d’ailleurs n’aboutit jamais à rien.

Il y a un mot d’un de nos humoristes — parce qu’il faut un peu de sel dans ces choses-là — un mot de l’humoriste Cami qui définit le Parlement : « Un endroit où l’on fait beaucoup de bruit pour ne rien dire, ou bien où l’on dit beaucoup de choses pour ne rien faire. » Et bien, c’est un petit peu cela.

Il continue en disant : « La question n’est pas entre la liberté et la tyrannie ; si elle était entre la liberté et la tyrannie, je choisirais la liberté, comme vous tous ici. Mais la question est de choisir entre la tyrannie qui vient d’en bas et la tyrannie qui vient d’en haut. Je choisis celle qui vient d’en haut, parce qu’elle vient de régions plus pures et plus sereines. »

« La question est de choisir entre la tyrannie du poignard et la tyrannie du sabre : je choisis la tyrannie du sabre, parce qu’elle est plus noble. » Et oui, c’est évidemment… ce n’est pas un choix très enthousiasmant, mais enfin, c’est tout de même un choix qui s’impose à l’esprit dans les périodes de chaos.

Alors, il termine ce discours par une note très sombre. Il dit : « La cause est perdue. Les voies de la dégradation humaine sont ouvertes et on ne les remontera pas. » Et bien, là encore, nous retrouvons le pessimisme de Donoso Cortés, ce pessimisme qu’on lui a si souvent reproché. Mais enfin, il nous dit : « Je ne suis pas optimiste, mais je ne suis pas non plus désespéré. Car si je crois à la défaite de l’homme, je crois à la victoire de Dieu. »

C’est-à-dire que, pour lui, le triomphe du mal sur la terre est inévitable à la longue, mais ce triomphe n’est que provisoire et il sera balayé par l’intervention divine. C’est une vision eschatologique, n’est-ce pas ? Une vision de la fin des temps.

Maintenant, nous pouvons passer à une autre partie de son œuvre qui est sa réflexion sur la richesse. Et là aussi, c’est extrêmement curieux de voir comment il relie la question sociale à la question religieuse. Il nous dit : « Il y a deux manières de résoudre le problème de la richesse et de la pauvreté. Il y a la manière chrétienne et il y a la manière philanthropique, ou socialiste. »

La manière chrétienne consiste à sanctifier la pauvreté et à limiter la richesse. Le riche, dans l’esprit du christianisme, est l’économe du pauvre. La richesse n’est pas un droit absolu, c’est une fonction sociale. Et le pauvre est l’image du Christ. Par conséquent, il y a un lien de charité qui unit le riche et le pauvre.

Dans le système philanthropique, au contraire, on veut supprimer la pauvreté. Mais on veut la supprimer par des moyens purement matériels. Et qu’est-ce qui arrive ? En voulant supprimer la pauvreté, on excite l’envie. On dit au pauvre : « Tu as droit à la richesse. » Et on dit au riche : « Tu as le droit de garder tout ce que tu as. »

Alors, à la place du lien de charité, vous avez le conflit des égoïsmes. Et ce conflit des égoïsmes ne peut aboutir qu’à la guerre sociale. Il nous dit — et c’est une phrase que l’on devrait graver en lettres d’or — il nous dit : « On ne pourra jamais faire que les hommes soient égaux en richesse, mais on peut faire qu’ils soient égaux en charité. »

Et bien, c’est le fond du problème. Si vous supprimez la charité, vous ouvrez la porte à toutes les revendications et à toutes les violences. Et c’est ce que nous voyons aujourd’hui : une société qui est de plus en plus riche matériellement, mais qui est de plus en plus pauvre spirituellement. Et cette pauvreté spirituelle crée une insatisfaction que rien ne peut combler.

Il continue en disant : « Le socialisme est une hérésie chrétienne. » C’est une phrase que l’on a souvent reprise après lui. Le socialisme reprend les mots du christianisme — la justice, la fraternité, l’égalité — mais il les vide de leur contenu spirituel. Il veut le paradis sur terre, mais un paradis sans Dieu. Or, un paradis sans Dieu, c’est très vite un enfer.

 Et bien, nous arrivons ainsi à cette vision du monde moderne où l’on a remplacé le lien spirituel par le lien légal, par le contrat, par l’organisation administrative. Et Donoso Cortés nous dit que cette substitution est mortelle. Elle est mortelle parce qu’elle dépersonnalise les rapports humains.

Le riche ne donne plus, on lui prend. Le pauvre ne reçoit plus, il exige. Entre celui qui se sent dépouillé et celui qui se sent créancier, il n’y a plus de place pour la gratitude ni pour la générosité. Or, sans gratitude et sans générosité, il n’y a plus de société humaine ; il n’y a qu’un mécanisme de forces antagonistes.

Il a des pages très fortes sur ce qu’il appelle « l’idolâtrie de l’État ». C’est-à-dire que, au fur et à mesure que les hommes perdent le sens de la paternité divine, ils cherchent une paternité de substitution dans l’État. Ils demandent à l’État de les nourrir, de les éduquer, de les soigner, de les protéger contre tous les risques de la vie. Ils veulent une sécurité totale.

Mais Donoso Cortés nous prévient : cette sécurité a un prix, et ce prix, c’est la liberté. L’État qui vous donne tout peut aussi tout vous enlever. Plus vous devenez dépendants de l’État pour vos besoins matériels, plus vous devenez ses esclaves. Et il prévoit une époque — et nous y sommes peut-être — où l’État sera devenu une sorte de divinité monstrueuse, anonyme et toute-puissante, devant laquelle les individus ne seront plus que des chiffres.

Il y a chez lui une critique très fine de ce qu’il appelle « le libéralisme », qu’il distingue du socialisme. Pour lui, le libéralisme est une doctrine de transition, une doctrine qui n’ose pas aller jusqu’au bout de ses principes. Le libéralisme veut la liberté, mais il ne veut pas la source de la liberté qui est l’autorité divine. Il veut l’ordre, mais il ne veut pas les moyens de l’ordre.

Il nous dit que le libéralisme est condamné à être broyé entre la réaction chrétienne et la révolution socialiste. Pourquoi ? Parce que le libéralisme vit de compromis, et que dans les périodes de grandes crises, les compromis ne tiennent plus. Il appelle les libéraux « ceux qui doutent ». Et il nous dit qu’on ne bâtit rien sur le doute.

« Le libéralisme, dit-il, est une école qui ne sait rien, qui ne peut rien, et qui finit par se livrer aux mains de ses ennemis. » C’est une vision assez cruelle, n’est-ce pas ? Surtout pour les esprits modérés. Mais n’oublions pas que Donoso Cortés écrit dans un temps de tempête. Il voit les trônes s’écrouler, les barricades se dresser dans toutes les capitales d’Europe. Pour lui, le temps des nuances est passé.

Il nous dit : « Le monde est arrivé à un point où il n’y a plus de place pour les partis du juste milieu. Il faut choisir entre le Christ et Barabbas. » Et Barabbas, pour lui, c’est la révolution athée, c’est le socialisme destructeur de toute hiérarchie et de toute tradition.

C’est ici qu’il faut mentionner sa célèbre Lettre au Cardinal Fornari. C’est un texte fondamental où il résume toute sa pensée. Il y explique que toutes les erreurs politiques de son temps découlent d’une seule et même erreur religieuse : la négation du péché originel.

Si l’homme est naturellement bon, comme le prétendent les philosophes du XVIIIe siècle, alors il n’a pas besoin de rédemption, il n’a pas besoin de grâce, il n’a pas besoin d’autorité. Il suffit de changer les structures de la société pour que l’harmonie règne. Mais si l’homme est blessé par le péché, si ses passions sont désordonnées, alors il a besoin d’un frein intérieur et d’une règle extérieure.

En niant le péché originel, on a ouvert la porte à toutes les utopies. Et les utopies, quand elles veulent se réaliser par la force, aboutissent nécessairement à la terreur.

 C’est pourquoi Donoso Cortés affirme que toutes les questions politiques se résolvent finalement dans la théologie. Pour lui, il n’y a pas de problème social qui n’ait sa racine dans un problème spirituel. Si vous voulez guérir la société, il faut d’abord guérir l’âme humaine.

Et comment guérit-on l’âme humaine ? Par le retour à la vérité, par l’acceptation de nos limites et par l’exercice de la charité. Il insiste beaucoup sur ce point : la charité n’est pas la philanthropie. La philanthropie est horizontale, elle va de l’homme à l’homme, mais elle reste au niveau de l’orgueil. La charité est verticale : elle descend de Dieu vers l’homme pour remonter de l’homme vers Dieu à travers le prochain.

Il nous dit que la philanthropie finit par haïr les pauvres parce qu’elle ne parvient pas à supprimer la pauvreté. Alors que la charité aime le pauvre parce qu’elle voit en lui le Christ souffrant. C’est une distinction fondamentale qui explique pourquoi nos sociétés modernes, malgré toutes leurs lois sociales, sont si dures et si froides.

Nous arrivons maintenant à la fin de cette conférence et je voudrais conclure sur le message d’espoir — car il y en a un, malgré tout — de Donoso Cortés. Certes, il a prévu les catastrophes, il a prévu l’avènement des tyrannies colossales, il a prévu l’écrasement de la liberté par la technique et par la bureaucratie. Tout ce qu’il a annoncé s’est en grande partie réalisé sous nos yeux.

Mais il nous dit aussi que le mal n’a pas le dernier mot. Il y a une phrase magnifique dans ses écrits où il dit : « Dieu a mis le remède à côté du mal. » Le remède, c’est la petite flamme de la foi qui continue de brûler dans quelques âmes. C’est ce qu’il appelle « le reste d’Israël ».

Il ne croit pas à une victoire politique du christianisme dans le monde moderne. Il ne croit pas que l’on puisse restaurer les anciennes formes de la chrétienté. Il est trop réaliste pour cela. Mais il croit à la puissance de la vérité. Même si cette vérité est minoritaire, même si elle est persécutée, elle reste la seule force capable de donner un sens à la vie et à la mort.

Il nous invite à une sorte de « résistance spirituelle ». Ne pas se laisser séduire par les idoles du jour, ne pas succomber à l’idolâtrie de l’État ou de la richesse, rester fidèle à la tradition vivante. Il nous dit que l’homme qui prie est plus puissant que toutes les armées du monde, car il est relié à la source de tout pouvoir.

Donoso Cortés, au fond, nous rappelle cette vérité que nous avons tendance à oublier : c’est que l’homme est un être de passage. Notre patrie n’est pas ici-bas. Si nous cherchons le paradis sur terre, nous ne trouverons que le cimetière ou la prison. Mais si nous acceptons notre condition de pèlerin, alors la terre redevient habitable, parce qu’elle est éclairée par une lumière qui vient d’ailleurs.

Voilà, Messieurs, ce que je voulais vous dire sur ce grand penseur espagnol. Il est rude, il est exigeant, il nous bouscule dans nos conforts intellectuels. Mais sa voix est plus nécessaire que jamais dans le désert de la pensée contemporaine. Il nous oblige à regarder la réalité en face, sans masque et sans illusion.

Et je voudrais terminer par un dernier hommage à l’Espagne, cette terre qui a produit de tels hommes. L’Espagne a toujours été le pays des contrastes extrêmes, le pays de la lumière et de l’ombre, le pays du ciel et de la terre. Donoso Cortés est l’expression de ce génie espagnol qui refuse les demi-mesures et qui cherche toujours l’absolu

Puisse son exemple nous aider à retrouver, nous aussi, le chemin de la vérité et de la vie. Je vous remercie de votre attention.

(Applaudissements prolongés)

Le modérateur : Je remercie très vivement Monsieur Gustave Thibon de nous avoir brossé ce portrait si vivant, si actuel et, il faut bien le dire, si poignant de Donoso Cortés. Nous avons maintenant un peu de temps pour ceux qui souhaiteraient poser des questions ou demander des éclaircissements sur certains points de cet exposé.

Gustave Thibon : Je suis à votre disposition, dans la mesure de mes humbles lumières.

Une voix dans la salle : Monsieur Thibon, vous avez insisté sur le pessimisme de Donoso Cortés concernant l’impossibilité pour un peuple de revenir à la foi une fois qu’il l’a perdue. Est-ce que vous partagez personnellement ce diagnostic pour notre propre pays et pour l’Europe actuelle ?

Gustave Thibon : C’est une question redoutable. Vous savez, Donoso Cortés s’appuie sur l’observation historique. Il constate que les grandes apostasies nationales sont rarement suivies de résurrections spirituelles collectives. On peut avoir des conversions individuelles, des îlots de ferveur, mais le corps social, une fois qu’il a rejeté son âme, a tendance à se désagréger.

Cependant, il ne faut pas oublier que l’histoire n’est pas seulement faite de déterminismes humains. Il y a la part de Dieu. Ce que l’homme ne peut pas faire, la Grâce peut l’accomplir par des voies qui nous échappent. Voyez ce qui s’est passé avec l’Empire romain : c’est au moment où la décomposition semblait totale que le christianisme a commencé à féconder les ruines pour créer une civilisation nouvelle.

Alors, pour répondre à votre question, je dirai que si l’on regarde les chiffres, les statistiques et l’évolution des mœurs, le pessimisme de Donoso Cortés semble justifié. Mais si l’on regarde l’espérance chrétienne, on sait que rien n’est jamais définitivement perdu. Il suffit parfois d’un petit nombre d’âmes brûlantes pour maintenir la présence du sacré dans un monde qui veut l’effacer. Le problème n’est pas d’être nombreux, il est d’être vrai.

Laisser un commentaire