Anges déchus

Conférence de Frère Ange Rodriguez o.p. (18 février 1937 – 16 mai 2022), donnée le 2 mars 2016 -Diocèse d’Avignon.

Le frère Ange Rodriguez a été dominicain au couvent du Saint-Nom-de-Jésus à Lyon. Il a été, pendant dix ans, exorciste du diocèse de Lyon (2003-2013). 

Cette conférence, intitulée « Anges déchus », propose une réflexion théologique et métaphysique sur le monde invisible, en s’appuyant principalement sur la tradition catholique et la pensée de saint Thomas d’Aquin.

Transcription de la conférence:

Dans les années soixante-dix — je parle comme un ancien, c’est vrai, cela semble loin — nous avons commencé à désacraliser l’Église. On a supprimé les dévotions, et dans ce grand ménage, les anges comme les démons sont passés à la trappe. Pendant près de cinquante ans, ce fut le silence radio : on n’écrivait plus rien, on n’enseignait plus rien.

Les derniers ouvrages de référence datent de cette époque : le livre remarquable du Cardinal Daniélou sur les anges, celui du Père Laurentin, Le Démon, mythe ou réalité ?, ou encore Le Livre des anges d’Erik Peterson, ce converti du luthéranisme qui explorait la louange angélique. Après cela ? Plus rien. Un blackout complet. Résultat : toute une génération ne connaît plus rien du monde des esprits.

Pourtant, une question s’impose : pourquoi, aujourd’hui, cet intérêt massif pour le démon ?

Je dis souvent aux prêtres : « Regardez d’où vient cet imaginaire démoniaque et sataniste qui sature les films, les jeux vidéo et les bandes dessinées. Pour une fois, cela ne vient pas de l’Église catholique ; elle n’y est pour rien ! » Nous sommes littéralement inondés. Dans les grandes librairies, les rayons sont remplis d’ouvrages pour adultes peuplés de mondes fantasmatiques, d’êtres monstrueux sortis de l’enfer… Mais d’où cela sort-il ? Qu’est-ce qui se passe dans notre société pour que vos enfants se mettent à jouer au spiritisme et à invoquer « Charlie Charlie »

Je serais tenté de vous provoquer avec une première question, faussement innocente : croyez-vous vraiment à tout cela ? Au fond, vous manquez de bases pour affirmer : « Oui, l’existence d’êtres spirituels invisibles, bons ou mauvais, fait partie de ma vision du monde. »

Pour votre culture personnelle, je précise que l’existence des démons n’est pas, à proprement parler, un dogme de foi — on n’est pas « obligé » d’y croire au même titre que la Résurrection — mais ils font partie intégrante du dépôt de la foi. La Bible en parle constamment : plus de 150 fois dans l’Ancien Testament et au moins 175 fois dans le Nouveau. Si on les supprimait, on amputerait sérieusement le contenu des Écritures.

Il faut donc prendre ce sujet au sérieux. Le défi pour nos contemporains est d’accepter l’hypothèse d’êtres spirituels n’ayant pas besoin d’un support biologique pour exister.

Nous sommes, nous aussi, des êtres spirituels, mais nous nous exprimons par notre corps. Pour vous transmettre ma pensée en ce moment, je suis l’esclave de mon système de langage. Si je choisis mal mes mots, ma pensée vous échappe. Sans mon corps, ma pensée vous demeure inaccessible.

Alors, des êtres purement spirituels ? Une conscience sans cerveau ? Dans la pièce Triptyque de Max Frisch, un jeune homme affirme : « Une conscience sans support biologique est impossible ; je me tire une balle dans la tête et tout s’arrête. » Ce à quoi une jeune femme lui répond avec un réalisme très pragmatique : « Qu’en savez-vous ? Qu’en savez-vous au juste ? » Puis elle assène l’argument d’autorité : « Platon et Aristote, eux, y croyaient ! » Et effectivement, quand on sait que des piliers de la raison comme Platon et Aristote admettaient l’existence d’êtres spirituels, on comprend qu’on ne peut pas balayer cette idée d’un revers de main.

L’existence des esprits est une préoccupation constante de l’humanité à travers l’histoire des religions. Des formes les plus archaïques comme le chamanisme, l’animisme ou le fétichisme, aux grandes traditions polythéistes égyptienne et gréco-romaine — sans oublier l’hindouisme millénaire ou le shintoïsme japonais — toutes, sans exception, affirment l’existence d’êtres spirituels, bons ou mauvais.

C’est un argument de poids. À celui qui le refuserait en bloc, je serais tenté de dire : « Je ne peux pas vous prendre au sérieux ».

Si nous acceptons cette hypothèse — qui est d’abord métaphysique avant d’être religieuse — de l’existence d’êtres conscients sans support biologique, alors seulement nous pouvons comprendre ce que vivent vos enfants avec des jeux comme « Charlie-Charlie ». Mais alors, de quoi ces êtres sont-ils faits ? Comment fonctionnent-ils ?

D’après les grands théologiens, et singulièrement saint Thomas d’Aquin, ces êtres auraient été créés à l’image de l’Esprit Saint. C’est ici que réside une distinction fondamentale : nous, hommes et femmes, avons été créés à l’image du Verbe de Dieu fait homme, à l’image de Jésus. Lorsque Dieu a créé le cosmos par amour, il a tout ordonné autour de la figure de son Fils, le Verbe éternel, dans la perspective de cet homme de Nazareth nommé Jésus. C’est pour cela que nous lui ressemblons. Quand Dieu voit Jésus, il nous voit ; et quand il nous voit, il voit son Fils. Les anges, quant à eux, tirent leur modèle de l’Esprit Saint.

Permettez-moi de vous proposer une courte catéchèse, indispensable pour saisir la nature de ces êtres.

L’Esprit Saint, c’est l’amour qui unit Dieu le Père et Jésus de Nazareth. Cet amour mutuel, c’est l’Amour fait personne. Pour vous, les couples ou les jeunes amoureux, l’amour que vous ressentez est « quelque chose » — une impulsion, un sentiment — mais ce n’est pas « quelqu’un ». En Dieu, si. L’Esprit Saint est la troisième personne de la Trinité. C’est une réalité qui dépasse la raison humaine : une dynamique qui est Quelqu’un.

Les chrétiens grecs utilisent d’ailleurs les mots Energeia (énergie) ou Dunamis (force vive, dynamique) pour désigner l’Esprit. Mais comment concevoir une énergie qui soit une personne ?

Voici l’exemple que j’utilise souvent : imaginez que vous descendiez dans votre cuisine et que vous trouviez votre fils de neuf ans en train de parler au grille-pain. Vous l’interrogez, et il vous répond : « Tu ne comprends rien ! Je suis devenu copain avec le courant électrique. Je lui demande d’allumer le grille-pain sans toucher au bouton, et il le fait. » Il a transformé une énergie en une personne avec laquelle il entretient une relation.

C’est précisément le langage des spirites. Ils poussent les jeunes vers cette expérience : « Tu peux rencontrer une énergie, un esprit, entrer en relation avec lui et obtenir des faveurs. » Vous saisissez le danger ? Les anges, créés à l’image de l’Esprit Saint, sont de telles dynamiques.

Or, parmi ces êtres spirituels, certains ont choisi le mal. C’est la grande question : pourquoi ces êtres, créés pour le bien, cherchent-ils notre perte ? Jésus a passé sa vie à combattre cette réalité, qualifiant leur chef de « Prince de ce monde ». Il l’a décrit comme un assassin dès l’origine, ayant rompu avec Dieu pour précipiter la chute des hommes.

Voici, brièvement, l’explication qu’en donnent les théologiens.

Une première théorie explique que les anges, bien qu’initialement bons, ne voyaient pas Dieu face à face. Ils le connaissaient par leur intelligence — infiniment supérieure à la nôtre — et par la foi. Pour accéder à la vision béatifique, Dieu leur a demandé d’accueillir la Grâce. Or, la Grâce, c’est l’Esprit Saint lui-même : cette dynamique d’amour entre le Père et le Fils.

La réponse d’une partie d’entre eux fut un refus catégorique : « Nous n’en avons pas besoin. Nous pouvons exister par nous-mêmes. » Le péché démoniaque est, par excellence, la volonté d’exister sans Dieu.

Vous reconnaissez là l’un des symptômes majeurs de notre société actuelle. Jamais je n’ai connu d’époque affirmant avec autant de force l’inutilité de Dieu. À l’homme de foi, on demande aujourd’hui : « À quoi cela sert-il encore ? La science et la chirurgie font des merveilles, pourquoi s’encombrer de Dieu ? ». Autrefois, on commettait les mêmes péchés qu’aujourd’hui — on trompait, on volait, on mentait — mais il subsistait une forme de crainte de Dieu. Aujourd’hui, Dieu n’est plus rien. C’est une attitude proprement démoniaque.

Satan n’a pas cherché à insulter Dieu ou à prendre Sa place. Saint Thomas d’Aquin souligne qu’il était bien trop intelligent pour imaginer une telle folie. Non, il a simplement voulu Le mettre de côté : « À Toi Ton royaume, à moi le mien. » En agissant ainsi, il s’est coupé de la source.

Puisqu’ils ont refusé l’Esprit Saint, qui est l’Amour, ces êtres vivent désormais dans un monde sans amour. Ils sont devenus éternellement instables, insatisfaits, errant à la recherche d’une identité qu’ils ont perdue. Et dans leur solitude atroce, ils observent le cosmos et y découvrent des créatures rationnelles comme eux, mais enchaînées à un corps. Pour eux, nous ne sommes que des « rats intelligents ».

Ils nous assiègent, cherchant par tous les moyens à entrer en communication avec nous : par l’imaginaire, la mémoire, la tentation… Mais, retenez bien ceci : ils ne peuvent vous obliger à commettre le moindre péché. Ne venez pas me dire : « Le démon m’y a forcé ». C’est faux.

Autre point crucial : le démon ne lit pas dans vos pensées. Il n’a pas accès à votre sanctuaire intérieur. En revanche, il lit sur votre visage, dans votre morphologie et jusque dans votre métabolisme. Si vous avez du cholestérol, il le voit. Si une image érotique provoque chez vous une montée de testostérone, il la perçoit immédiatement. Il se dit alors : « Tiens, je vais lui envoyer tout l’Internet ‘cochon’ que j’ai en stock ». Mais le passage à l’acte, c’est vous, et vous seul. Il n’a que le pouvoir que vous lui concédez.

Malheur à celui qui accepte la relation ! Dès que l’on sollicite les esprits par la magie ou l’ésotérisme, le rapport devient immédiatement sado-masochiste : un lien de dominant à dominé, où il est le maître. Le démon n’a pas d’amis, il n’a que des esclaves.

J’ai vu des voyantes à la lisière de la folie me supplier : « Aidez-moi ! ». À force de chercher la transe, elles ne la contrôlaient plus. Imaginez le drame social : une femme respectable saisit une boîte de petits pois au Prisunic et, soudain, la transe la foudroie devant ses voisins. On peut en rire, mais c’est une souffrance atroce.

Pour nous atteindre, il leur faut toujours un médium, un intermédiaire. S’ils pouvaient nous détruire directement, l’espèce humaine aurait disparu depuis longtemps. Mon rôle est de vous dire : ne lui donnez pas un pouvoir qu’il n’a pas ! Le danger des jeux comme « Charlie Charlie », c’est précisément cette sollicitation volontaire.

L’Église est très claire sur la relation avec les défunts : les âmes des morts ne reviennent pas. C’est pour cela qu’elle condamne le spiritisme. Lorsque vous appelez un mort, ce n’est pas lui qui vient, mais un démon doté d’un mimétisme stupéfiant.

Au centre spirite Allan Kardec de Lyon, j’ai vu ces séances où l’on appelle une grand-mère défunte. Le médium — souvent un petit vieux — entre en transe, un état de dédoublement mêlant autohypnose et catatonie. L’individu est agité de secousses, sa voix change : il semble littéralement habité par un tiers. Mais ce tiers n’est jamais celui que l’on croit.

On retrouve la transe dans le vaudou, où le médium est « chevauché » par un « loa » comme le Baron Samedi, ou dans le chamanisme, où l’esprit du totem dicte les lieux de chasse. Dans tous ces cas, la personne ne s’appartient plus.

Chez les spirites, c’est identique. J’ai reçu un jour un visiteur qui peinait à faire son deuil. Lors d’une séance, le médium lui a dit : « L’esprit de votre grand-mère est là, parlez-lui ». Cet homme m’a confié : « Il m’a répondu avec la voix de ma grand-mère. J’ai eu la peur de ma vie ! Elle m’appelait ‘mon Biquet’, le surnom de mon enfance que je n’avais mentionné à personne. »

Ce témoin n’avait rien d’un hystérique. C’était l’un de mes meilleurs gars : un menuisier de quarante ans, trapu, carré, tout en muscles, une bonne bouille d’artisan. Mais il aimait profondément sa grand-mère. Il est venu me voir, terrifié à l’idée d’avoir « attrapé » un démon. Je l’ai rassuré tout en lui donnant un conseil vital : ne plus jamais y remettre les pieds.

L’Église est catégorique : un mort ne revient pas à notre commande. L’âme fidèle est en union avec Dieu. Si un saint peut se manifester, c’est par une initiative divine et non parce qu’on l’a convoqué. Quant aux âmes qui ont rejeté Dieu, l’Évangile est clair à travers la parabole de Lazare : il existe entre elles et nous un « abîme infranchissable ». Toute circulation est impossible.

Dès lors, que reste-t-il ? Si ce n’est pas l’oncle Jules qui répond, c’est que quelqu’un d’autre a pris sa place. Quand vous invoquez vos morts, les démons viennent avec un mimétisme stupéfiant. Ils imitent la voix, ils utilisent vos souvenirs secrets pour vous séduire. Vous croyez parler à votre famille, mais vous dialoguez avec un imposteur qui n’a qu’un but : vous asservir.

Alors, que se passe-t-il réellement ?

Le problème avec ces adolescents, c’est que soit ils en rient car la pratique est collective — et dans ce cas, il ne se passe rien, ils s’amusent d’un phénomène bizarre — soit certains sont pris d’une peur bleue. J’ai rencontré un groupe d’élèves de première et de terminale ; l’un d’eux m’a avoué avoir été terrifié. Il a immédiatement dit à sa petite amie : « On arrête tout », et il n’y reviendra plus.

Le véritable danger, c’est le jeune qui se dit : « Ça marche ! », commence à pratiquer seul dans sa chambre et finit par « se brûler le cerveau » à force d’addiction. Il peut passer des heures à invoquer « Charlie Charlie », comme d’autres s’oublient dans des jeux de patience. Sa mère l’appelle : « Viens dîner ! », il répond : « Attends, je n’ai pas fini ! ». Cela peut évoluer vers des comportements très inquiétants, allant jusqu’à des troubles de type psychopathologique. C’est là que réside le véritable péril.

Par ailleurs, pour les enseignants parmi vous, si vous entendez parler de jeunes qui s’adonnent à ces pratiques, je vous conseille d’essayer de repérer celui qui en a eu l’initiative. Il y en a toujours un qui apporte l’idée, vous voyez ? À la récréation, il lance : « On va faire ceci, on va faire cela ! ». C’est celui-là qu’il faut identifier. Demandez simplement aux autres : « Qui a eu l’idée ? Qui y a pensé le premier ? ». Si l’on vous répond : « C’est Untel qui nous en a parlé… », c’est cet enfant qu’il faut prendre à part pour essayer de comprendre ce qu’il vit. Il est probable qu’il ait été initié ailleurs et qu’il pratique déjà de manière intensive. Voilà ce que je préconise. Pour le reste, il ne faut pas dramatiser : les démons ne sont pas partout, mais il faut éviter par tous les moyens que les jeunes ne développent une forte accoutumance à ces rituels.

Notre époque est tellement rationalisée que tout est mesuré et contrôlé à l’aune de la raison — et Dieu sait que j’y tiens, je fais un appel constant à la raison, ma grande amie — mais nous avons besoin d’une part d’imaginaire. Nous avons besoin de poésie, de fantaisie, de choses qui échappent au réel.

On a besoin de plonger, de temps en temps, dans l’irrationnel. On se projette dans des sphères qui ne sont pas raisonnables, et cela fait du bien. C’est ce qui explique, en partie, l’engouement pour Harry Potter, qui baigne dans la magie. Autrefois, nous avions Blanche-Neige et les Sept Nains, Barbe Bleue… autant de récits de ce genre. Aujourd’hui, les jeunes saisissent cet irrationnel parce qu’on les a éduqués — vous les avez éduqués ainsi, l’école les éduque ainsi — à ce que tout soit régi par la raison. Lorsqu’ils découvrent Harry Potter, ils y plongent avec délice ! C’est incroyable, voyez-vous ? C’est donc là qu’il faut trouver un équilibre pour vos enfants : il leur faut leur part de non-rationalité. C’est le propre de l’enfance et de la jeunesse que de pouvoir vivre des choses qui ne sont pas raisonnables.

Je disais récemment à un journaliste qui m’interviewait : « Qu’est-ce qu’il y a de plus irrationnel que l’amour ? ». Quand on tombe amoureux, on entre dans un schéma irrationnel : on n’écoute plus la raison, on ne voit plus rien. Je le taquinais : « Toi-même, tu es amoureux tous les trois mois et à chaque fois, tu crois que c’est définitif ! ». Il en riait, mais c’est une vérité profonde : il faut savoir reconnaître ce degré d’irrationnel en nous pour mieux le maîtriser. Pour ce qui est de ces pratiques occultes, si vos enfants en parlent, c’est une excellente chose. Profitez-en pour dialoguer et leur dire : « Ne joue pas avec ça, ce n’est pas ton rôle d’aller chercher ce type de forces ».

Car, je le répète : ces êtres spirituels malveillants ne peuvent nous atteindre que par le biais de la mémoire et de l’imaginaire.

Un principe de base demeure fondamental : la véritable pensée humaine est la pensée consciente. Je sais ce que je pense. Mieux encore : quand je pense réellement, je suis pleinement souverain de mon esprit. Toute prétendue pensée non consciente, qui surgirait sans être voulue, n’est qu’un fantasme. À mon sens, c’est une agression. C’est cette pensée foudroyante de haine qui vous traverse alors que vous préparez tranquillement un pot-au-feu : ce n’est pas vous, c’est une intrusion.

La mémoire et l’imagination sont les portes de la pensée, des facultés ouvertes à tous vents. En revanche, nul ne peut pénétrer de force dans le sanctuaire de l’intelligence ou de la volonté. Même Dieu respecte ce jardin secret. Lui qui pourrait tout, il s’abstient d’y entrer sans notre consentement. Dans la Bible, son appel est constant : « Donne-moi ton cœur ! ». Si tu ne le donnes pas, il attend.

Cette liberté divine est le critère de nos propres relations : nous devons faire comprendre à l’enfant que, face à Dieu comme face au monde, il lui appartient de choisir souverainement le bien ou le mal. Au carrefour de ce choix, le démon n’a aucune prise. L’intelligence et la volonté sont impénétrables. La mémoire et l’imaginaire, en revanche, sont deux « boîtes idiotes ».

La mémoire est proprement hystérique : elle nous impose les souvenirs que nous souhaiterions enfouir. J’en sais quelque chose, moi, l’enfant d’après-guerre qui a subi bien des humiliations. Ma mémoire m’a pourri l’existence durant des décennies. Car lorsqu’on la laisse ramener ce qu’elle veut, on ne fait que « gratter le bobo ». À soixante ans, on peut ressentir une blessure d’enfance avec la même acuité qu’au premier jour si l’on n’y prend pas garde.

C’est dans nos failles que le démon intervient. Il ranime les haines recuites en projetant, jour après jour, des paroles blessantes — comme celles de cette femme dont la mère disait : « Celle-là était bien accrochée, j’ai essayé de la faire sauter quatre fois ». Porter un tel poids pendant cinquante ans est proprement démoniaque, car il y a quelqu’un qui « joue » derrière l’image pour entretenir la plaie.

Face à cette agression, il faut impérativement maîtriser la mémoire par la raison. La première étape est un acte de vérité : « C’est fini ! Ce qui a été dit appartient au passé et n’a plus aucune réalité présente. » On ne peut changer le passé, mais on peut cesser de nourrir la souffrance avec une image vide. À ceux qui me demandent comment s’en débarrasser, je réponds : par une surveillance de chaque instant. Dès que la pensée intrusive surgit, réagissez avec autorité : « Ici, c’est moi qui commande ! Ouste ! Je n’y penserai que si je le décide. »

La mémoire doit être un outil — pour l’étudiant, le théologien ou le biographe — et non un maître. Pour bloquer ce processus d’invasion, je conseille ce petit exorcisme : dès que la pensée toxique arrive, répondez simplement : « Que tout esprit loue le Seigneur ! »

C’est une parole extraordinaire ; je l’ai expérimentée, elle coupe net le processus d’agression. Car la mémoire, cette « boîte idiote », est la brèche par laquelle l’ennemi s’engouffre pour vous briser. Vos vieux dossiers familiaux et vos griefs ne vivent que parce que vous acceptez de les cultiver. Ayez le courage de dire : « Cela n’a plus de réalité en soi ».

Il en va de même pour l’imagination. Si elle est une richesse fantastique pour la création artistique, elle devient un piège mortel lorsqu’elle s’évade dans des « voyages imaginaires » ou des soupçons d’infidélité. L’imaginaire peut engendrer des atrocités dès qu’on lui laisse la bride sur le cou.

Mémoire et imaginaire : voilà les deux brèches. Accrochez-vous à ce petit exorcisme si vous avez la volonté de mettre de l’ordre. Tant que vous ne reprendrez pas le commandement en disant : « Assez ! », vous resterez esclave de ces ombres.

Regardez les artistes : ils puisent dans leur imaginaire pour créer, mais les plus grands contrôlent immédiatement leur jet par la raison : « L’équilibre des masses est-il juste ? L’harmonie des couleurs est-elle respectée ? ». Si la raison intervient, c’est un chef-d’œuvre. Si elle fait défaut, cela ne vaut rien.

Je terminerai cet exposé sur les esprits et les dangers du spiritisme chez les jeunes. Si vous découvrez qu’ils s’y adonnent, il faut les convaincre d’arrêter, avec douceur mais fermeté. Car le risque est celui d’une véritable addiction qui laisse des traces profondes. J’ai vu des vies totalement brisées par des « voix intérieures » ou des inspirations imaginaires que certains suivaient aveuglément.

Je pense à cette dame rencontrée à Marseille — une femme d’une grande classe, très cultivée, un peu à la manière d’une Charlotte Rampling. Elle avait accueilli dans son imagination un « esprit ami ». Cet esprit lui soufflait des vers de Verlaine, des pensées poétiques d’une élégance rare, au point qu’elle s’isolait du monde pour ne plus vivre que dans cette écoute. Jusqu’au jour où, au bord d’un canal, la voix est devenue brutale : « Jette-toi à l’eau ! ». Elle a compris alors, de justesse, le piège de cette séduction.

Cela nous amène à un point essentiel : notre relation avec nos défunts. Si le spiritisme est une impasse dangereuse, cela ne signifie pas que la mort soit un mur. Nous croyons à la Communion des Saints. Par l’Esprit Saint, nous restons liés. Nos morts sont vivants, plus vivants que nous ! Croyez-vous qu’une mère, une fois au Ciel, cesse de s’occuper de ses enfants ? Au contraire : son amour est purifié et décuplé. Nos défunts intercèdent pour nous. On leur parle dans la prière, de cœur à cœur. Leur réponse n’est pas un guéridon qui bouge, mais une paix qui descend, une force qui survient ou une « coïncidence » heureuse.

Le démon cherche le spectaculaire pour épater, effrayer ou séduire. Dieu, Lui, se tient dans le « murmure d’une brise légère ». Ne cherchez pas les sensations fortes ; elles flattent l’orgueil, mais seule la discrétion de la foi fait grandir l’âme. Ce qui fait grandir l’âme, c’est la charité, le service des pauvres, la patience. Le démon nous attend là : il veut nous détourner du réel par un « spirituel » de pacotille.

Revenez au réel. Le Christ s’est fait homme : il a touché la terre, il a mangé, il a bu, il a souffert. C’est dans notre humanité, telle qu’elle est, que nous rencontrons Dieu. Pas dans les nuages ou dans des transes.

Gardez toujours l’espérance ! Le Christ a vaincu le monde. Le démon est un « chien enchaîné ». Il peut aboyer, il peut faire peur ; mais si vous ne vous approchez pas de lui par des pratiques bizarres, il ne peut pas vous mordre. Restez dans la main de Dieu, dans la prière simple. La peur est la meilleure alliée du démon. La joie est son pire ennemi. Soyez donc dans la joie !

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Références

“J’ai vu le diable dans ses œuvres”

Revue des deux mondes – juin 2018.

Texte intégral :

chrome-extension://efaidnbmnnnibpcajpcglclefindmkaj/https://www.revuedesdeuxmondes.fr/wp-content/uploads/2018/05/Jai-vu-le-diable-dans-ses-oeuvres.pdf

Ouvrages de Frère Ange Rodriguez :

Editions du Cerf :

*Enquête sur l’au-delà

*Expert en diablerie

*Quelqu’un vient

Editions de la licorne

*Des miettes pour les petits chiens

https://www.editionsdelalicorne.com/spiritualit2/chiens

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