André Maurois – Entretien sur Alain et le bonheur sur la Chaîne Nationale (1954)
Audio et retranscription du texte intégral de la conférence.
« Mesdames, mesdemoiselles, messieurs,
il y a beaucoup de gens qui disent : « Mon livre de chevet, ce sont les Dialogues de Platon ou les Pensées de Pascal », et qui n’ont jamais ouvert, depuis le temps de leurs études, ni Platon ni Pascal. Je vous prie de croire que lorsque je dis « mon livre de chevet, ce sont les œuvres d’Alain », je suis sincère et véridique.
Non seulement j’ai lu et relu les Propos sur le bonheur, mais je les ai fait lire par des centaines d’amis qui ont été, par cette lecture, guéris de maux d’angoisse et de défauts qui auraient empoisonné leur vie. Peut-être n’est-ce pas le meilleur livre d’Alain, qui en a écrit tant et de si beaux — il en a de plus profonds, ou du moins il en a que lui-même préférait — mais celui-ci est le plus facile sans l’être trop, et constitue comme une introduction à cette œuvre capitale.
Pourquoi est-ce qu’il a attaché une si grande importance à la notion de bonheur ?
C’est que le bonheur, à ses yeux, était le premier devoir de l’homme. « On dit bien », écrivait-il, « qu’il n’y a d’aimé que celui qui est heureux, mais on oublie que cette récompense est juste et méritée, car le malheur, l’ennui et le désespoir sont dans l’air que nous respirons tous. Nous devons reconnaissance à ceux qui purifient la commune vie par leur énergique exemple. »
Tout homme et toute femme devrait penser continuellement à ceci : que le bonheur — j’entends celui que l’on conquiert pour soi — est en même temps l’offrande la plus belle et la plus généreuse aux autres.
On devrait, disait-il encore, enseigner avant tout aux enfants l’art d’être heureux.
La première règle serait de ne jamais parler aux autres de ses propres malheurs, présents ou passés. On devrait tenir pour une impolitesse de décrire aux autres un mal de tête, une nausée, une aigreur, une colique, quand même ce serait en termes choisis ; plus encore de leur communiquer les effets d’un malaise moral, d’une irritation passagère.
Il faudrait expliquer aux enfants, et aux hommes aussi, que les plaintes sur soi sont vaines, qu’elles ne peuvent qu’atrister les autres, c’est-à-dire en fin de compte leur déplaire. Car la tristesse est comme un poison : chacun cherche à vivre et non à mourir, et cherche ceux qui vivent. Et quelle chose merveilleuse serait la société des hommes si chacun mettait de son bois au feu au lieu de pleurnicher sur les cendres.
J’imagine que j’entends d’ici quelques pessimistes protester : « Le bonheur ? Un devoir ? Enseigner l’art d’être heureux ? Mais monsieur, des circonstances extérieures peuvent rendre tout bonheur impossible. Si un être est atteint d’une maladie qui fait de chaque minute une souffrance, s’il est assez pauvre pour ne penser qu’au moyen de vivre le lendemain, s’il est exposé à la calomnie ou à la persécution, si la guerre bouleverse tout autour de lui, comment serait-il heureux ? »
C’est vrai. Mais je vous demande de considérer deux points très importants.
Le premier, c’est que s’il y a des maux réels — et nul ne les nie, hélas — il y a aussi beaucoup de maux imaginaires. L’imagination, dit Alain, est pire que les bourreaux chinois. Il y a des peurs légitimes, certainement, mais il y a des peurs que crée la seule imagination.
L’homme qui a le vertige souffre beaucoup. Mais de quoi ? De ce qu’il imagine sa chute. Avant le vertige, ce n’est rien de précis, ce n’est pas tomber : c’est simplement regarder un gouffre et se dire qu’on pourrait tomber. La colique du candidat est de même nature : la crainte de répondre mal agit aussi énergiquement que l’huile de ricin. Que de gens se sont sentis malades pour avoir seulement lu la réclame d’un produit de pharmacie ! Les sages de la Grèce avaient très probablement de la tension artérielle, mais comme ils ne savaient pas ce que c’était, ils en souffraient moins que nous.
L’amoureux se déchire en imaginant que la bien-aimée lui fait aujourd’hui mauvais visage, alors la vérité est qu’elle a une ceinture trop serrée ou un bas démaillé. Mais lui, qui n’en sait rien, interprète ce visage sombre et fabrique son malheur, comme fait l’ambitieux auquel son ministre n’a pas souri.
On peut être heureux malgré des malheurs apparents.
Il y a un genre de bonheur, dit Alain, qui ne tient pas plus à nous qu’un manteau, ainsi le bonheur de gagner à la loterie, ou la gloire. Mais il y a aussi un bonheur qui fait partie de nous. Un philosophe ancien, se sauvant d’un naufrage et abordant tout nu, disait : « Je porte toute ma fortune avec moi. » » – et c’est vrai. Wagner portait sa musique et Michel-Ange son génie. Je me souviens encore en 1940, quand j’arrivais en Angleterre, je savais que les Allemands occupaient ma maison, que tous les objets auxquels je tenais, et singulièrement mes livres, avaient été ou allaient être volés. Et à ce moment, je fus appelé au palais de Buckingham par la reine Elizabeth, et elle me dit : « Monsieur Maurois, je sais que vous avez tout perdu, mais ne trouvez-vous pas que lorsqu’on a tout perdu, il reste encore presque tout ? »
Et je trouvais cette phrase belle et vraie car, en effet, lorsqu’on a perdu les biens matériels et même ces biens spirituels que sont les livres, il reste encore presque tout : il reste les affections, il reste la culture que l’on peut posséder, il reste le plaisir du travail, il reste des espérances qu’on peut avoir pour son pays et pour soi-même.
L’écrivain espagnol Unamuno, ayant été exilé par le dictateur Primo de Rivera, écrivit à celui-ci : « Général, vous m’avez enlevé tout ce que vous jugez important : l’argent, l’amour vénal et le pouvoir. Vous m’avez laissé les seules choses auxquelles je tiens : le soleil, l’amour vrai et la liberté. Merci, général. »
Il n’est pas jusqu’à la maladie dont on puisse faire un bon usage.
Pascal avait une prière pour le bon usage des maladies. Mais voyez comme Roosevelt, comme Bergson, comme Alain lui-même ont supporté la maladie sans plainte. J’ai connu Bergson et Alain à la fin de leur vie : malgré leurs souffrances, leur sérénité était entière. Roosevelt a été un homme beaucoup meilleur, et un meilleur président, et un meilleur politicien à partir du moment où il a souffert dans son corps. « L’infortune », disait Napoléon, « est la sage-femme du génie. »
La mort elle-même n’est pas une idée effrayante pour le sage. Socrate l’a prouvé, et bien d’autres. La vérité, c’est que si vous avez su construire en vous-même une forteresse intérieure, le bonheur y peut survivre alors même que tout le reste est au pouvoir de l’ennemi. Et si cette forteresse intérieure est bien défendue, les circonstances qui rendent le bonheur impossible sont très rares.
Y a-t-il des circonstances extérieures qui rendent le bonheur certain ?
Non. Un homme qui veut se tourmenter se tourmentera même si tout a l’air d’aller bien pour lui. Un homme jaloux ne sera jamais rassuré, même s’il peut enfermer la femme qu’il aime dans une chambre dont il a la clé. Proust a montré cela dans La Prisonnière : il y a toujours le téléphone, les amis qui peuvent venir, le message qui peut être jeté par la fenêtre… enfin, rien ne peut rassurer le jaloux.
Relisez le beau roman de Tolstoï, Anna Karénine, et observez le personnage qui se nomme Lévine lorsqu’il se promène dans Saint-Pétersbourg après avoir été accepté pour fiancé par la femme qu’il aime : tout lui paraît beau. Le soleil est plus brillant que jamais, les arbres sont plus verts, les rues sont plus aimables, les concierges sur le pas des portes semblent bienveillants. Pourquoi ? Est-ce que la ville s’est transformée ? Non, c’est Lévine qui a en lui ce bonheur que donne l’amour.
Quand un grand peintre comme Rembrandt se promène dans les rues d’une ville hollandaise, il pose son regard sur de misérables échoppes ; elles sont noires, elles sont sales, elles sont tristes, et pourtant, lorsqu’il les peindra, toutes seront baignées dans cette adorable lumière jaune, frisante, qui est celle de Rembrandt. Et bien, de même que le grand peintre embellit tout ce qu’il peint, l’amour embellit tout ce qu’il voit.
Aimer, c’est vivre pour autre chose que soi.
C’est vivre pour un mari, pour une femme, pour un enfant, pour un ami, pour un pays, pour Dieu. Et pourquoi vivre pour autre chose que soi donne-t-il le bonheur ? Parce qu’alors le devoir devient clair. Alain enseigne que ce qui est dangereux et pénible, c’est la méditation sur soi-même, qui est toujours stérile. Si nous n’avons pas un grand but extérieur à nous, quelque chose à aimer qui ne soit pas nous, alors nous remâchons nos erreurs passées, nous nous disons : « Mais si à ce moment j’avais fait cela, alors tout ceci ne serait pas arrivé… » » –
… Et puis nous nous inquiétons de la conduite à suivre, nous cherchons la direction dans laquelle il faudrait aller et nous ne la trouvons pas parce qu’il y a mille buts possibles. L’amour apporte une certitude, une armature. Les éléments du bonheur, tous les hommes — hors ceux qui sont trop malades ou trop misérables, mais enfin tous les hommes moyens — les possèdent et ils sont, en somme, très simples : c’est le travail (un travail qu’on aime), c’est l’amour, ce sont les enfants.
Ces éléments sont à la portée de presque tous les hommes, mais pour être heureux, il faut encore quelque chose de plus : il faut une décision. Il faut une sorte de pacte nuptial entre l’homme et la vie. Le grand philosophe Descartes disait : « Le bonheur est un décret », et c’est vrai. Le bonheur est une décision ou une attitude.
Il y a des époques qui prennent la funeste décision d’être malheureuses collectivement ; ce fut trop souvent le cas de notre temps. Nous avons cultivé la laideur, l’horreur, la tristesse. Au contraire, les plus grands écrivains — un Tolstoï, un Balzac, un Beethoven — ont toujours tenté de peindre à la fois ce que la condition humaine a de pénible (Balzac n’a pas peur de peindre des coquins), mais aussi ce qu’elle a d’heureux. Il y a des écrivains qui se croiraient déshonorés s’ils avouaient que la vie est souvent belle : ils ont tort ! à la fois pour leur bonheur, pour celui de leurs lecteurs et même pour la beauté de leur œuvre.
S’il ne faut pas avoir un optimisme de commande, bien plus encore faut-il se garder d’un pessimisme de commande.
La joie de l’homme est dans l’action et dans la création.
Il est très rare qu’un être vraiment actif soit malheureux, que ce soit un artiste occupé par son œuvre, un jardinier occupé par son jardin, une mère de famille occupée par sa maison et ses enfants, des enfants occupés par leurs jeux. Tous ceux qui se donnent à une action créatrice y trouvent une forme de bonheur. Quand un homme n’a plus rien à construire ou à détruire, dit Alain, il est toujours malheureux.
Agir sur ce qui est et non pas sur ce qui pourrait être.
Un homme qui imagine la révolution, ou la baisse de l’or, ou les surprises du change, et qui craint d’être ruiné, que peut-il faire ? Les possibles sont innombrables et indéfinis. Nous entendons aujourd’hui bien des Français dire : « Il faut que cela change ». Peut-on imaginer phrase plus vaine ? Il faut que quoi change, et comment ? On se garde bien de nous l’expliquer. La phrase vraie serait : « Il faut que je change », « il faut que nous changions ».
Si votre pays souffre ou est imparfait, c’est un peu parce que vous êtes imparfait, parce qu’en fait la France n’est que la somme des Français. Que chaque Français décide de travailler un peu plus activement, de penser plus à ses devoirs qu’à ses droits, de payer ses impôts avec enthousiasme et volupté, et les questions de productivité et de budget seront vite résolues. Donnez-vous un but immédiat, possible à atteindre, dépendant de votre volonté, et vous verrez vite tout changer autour de vous. Si chacun balaie devant sa porte, la rue sera bientôt propre.
Vivre dans le présent.
Ceci est peut-être le plus important secret du bonheur. Le philosophe Kant disait : « Souviens-toi d’oublier », et Spinoza : « Le repentir est une seconde faute ». En effet, ce qui est passé est passé, vous ne pouvez plus le transformer. Si ce passé fut déplaisant, tant pis ; il vaut mieux n’y point penser, sinon comme à une pensée de départ dont nous partirons pour des conquêtes futures. Que de ménages qui pourraient être heureux dans le présent semblent conserver précieusement des collections de griefs passés, et on défile tout le chapelet à la moindre querelle ! Le présent serait facile à supporter, mais le passé frotte durement sur la route et freine le bonheur.
Vivre dans le présent, c’est aussi ne pas trop vivre dans l’avenir. Je crois qu’Alain eût dit volontiers : « Souviens-toi de ne pas anticiper ». Bien sûr, il faut tenter de prévoir ce qui est prévisible : il faut s’assurer contre l’incendie et contre l’accident, mais là ce sont des calculs faciles parce que ce sont des calculs généraux qui ne portent pas sur notre propre destinée. Mais il ne faut pas tenter d’imaginer à l’avance l’événement de demain, d’aujourd’hui, parce que c’est impossible. La guerre, la maladie, la mort ne sont jamais, je le répète, ce qu’on avait cru. Il est vrai que Jean Rostand nous dit : « Les maux que l’on craint n’arrivent jamais, il arrive pire ! ». Je crois qu’Alain aurait répondu : « Peu importe si ce pire n’est pas imaginé à l’avance », car au moment même de l’accident, la force des choses, quand elle nous tient, ne nous laisse pas loisir d’y penser. » –
« … La chaîne des instants est comme rompue, ainsi l’extrême souffrance n’est qu’une poussière de souffrance impalpable. La véritable horreur est soporifique. Alain raconte qu’un de ses amis mourut noyé ; on le sauva, on le ranima comme par miracle, et il put donc décrire sa mort : elle avait été agréable. Il avait vu sous l’eau des herbes qui lui avaient paru belles, et puis soudain il avait cessé de penser.
Eh bien, si on lui avait parlé de cet accident à l’avance et s’il avait essayé de l’imaginer, il aurait été épouvanté à l’idée de se noyer, il aurait pensé qu’il allait suffoquer ; il n’a pas suffoqué. Il aurait pensé qu’il allait voir des spectacles horribles ; il a vu des spectacles qui ne l’étaient pas. Pendant des heures, il aurait imaginé une suffocation qui, en fait, dura probablement moins d’un millième de seconde. La réalité était bien moins terrible que l’anticipation.
Alain attache avec raison une importance capitale à ce qu’il appelle la mécanique corporelle du bonheur.
Nul ne peut faire que les hommes n’aient pas de passions, disait Spinoza, mais il est possible d’atténuer par une action sur le corps les effets des passions. L’impatience d’un homme et son humeur viennent quelquefois de très petites causes. Un homme peut être en colère parce qu’il est resté trop longtemps debout : ne raisonnez point contre son humeur et contre ses mauvais raisonnements, offrez-lui un siège.
Il en est de l’irritation des esprits comme de celle de la gorge. La plupart des gens toussent comme ils se grattent, avec une espèce de fureur dont ils sont les victimes. La plupart des gens, quand ils ont un rhume, au lieu de s’empêcher de tousser, se font tousser. Et je ne vois pas beaucoup de différence entre un homme qui s’abandonne à la colère et un homme qui se livre à une quinte de toux.
De même, la peur est une angoisse du corps contre laquelle il faut lutter par une sorte de gymnastique. Toute religion enferme une prodigieuse sagesse pratique. Que faire, par exemple, pour un malheureux qui s’épuise à remâcher le passé, à nier le présent, à imaginer l’avenir ? Comment mettre fin à ce vol tourbillonnant de pensées hostiles ? Eh bien, la meilleure méthode est de le mettre à genoux, la tête dans ses mains, ce qui supprime les mouvements, et d’annuler la pensée en le contraignant à répéter un texte connu.
La prière est aussi, de toute évidence, quelque chose de bien plus grand, de bien plus haut, une communion de l’âme avec ce qui la dépasse, mais cette position même a déjà une action bienfaisante, car cette position ne peut pas être celle de la colère ni celle de la peur. Les rites imposent la dignité. C’est bien de faire porter par un roi, le jour de son couronnement, un lourd manteau et une couronne, parce qu’il se trouve royal par là même. Il ne peut faire que des mouvements extrêmement lents et mesurés, et son manteau lui donne de la dignité. L’habit fait le moine, et l’uniforme fait le militaire, et même quelquefois l’académicien.
L’Angleterre sait cela mieux qu’aucun autre peuple. Encore une fois, les motifs que l’on a d’être heureux ou malheureux ne jouent qu’un faible rôle : tout dépend de notre corps et de ses fonctions. Pascal, qui souffrait dans son corps, dit Alain, était effrayé par la multitude des étoiles, et le frisson auguste qu’il éprouvait en les regardant venait pour une part de ce qu’il prenait froid à sa fenêtre sans s’en apercevoir. Un autre poète, s’il est bien portant, parlera aux étoiles comme à des amies, et tous deux diront de fort belles choses sur le ciel étoilé… de fort belles choses à côté de la question.
La mauvaise humeur est une maladie et il faut la traiter comme telle, en cherchant ce qui la cause.
Ce n’est pas l’affaire du jugement, il n’y peut rien, mais il faut changer l’attitude et se donner le mouvement convenable. Sourire ou hausser les épaules sont des manœuvres utiles contre les soucis. L’impatient irrité n’aura pas l’idée de mimer ici l’indifférence, bien au contraire, il entretiendra son humeur, surtout s’il est en famille et libre de toute contrainte. Mettez-le avec des étrangers dont il a le respect ou le besoin, et vous le verrez sourire par politesse, et du même coup son humeur tombera. » –
… Il n’y a rien de plus malsain pour un mauvais caractère, et même pour un malade nerveux, qu’une famille indulgente. Telle femme ne sera que lamentations pour son pauvre mari, cependant qu’elle traitera de manière charmante des indifférents. Aussi faut-il aérer les ménages et y faire entrer le vent du large.
Être heureux, ce serait s’adapter au prix le moins cher ? L’homme courageux risque et dépense sans regarder au prix. On a fait ce reproche à Alain, on a dit : « Espérance aux yeux fermés, manuel de résignation ». Mais ce n’est pas vrai. Bien au contraire : manuel d’honnête et juste orgueil. Rien n’est impossible, dit Alain. Jetez-vous dans l’action présente et, dans la limite des forces humaines, vous obtiendrez ce que vous voulez.
« C’est faux », direz-vous, « je n’ai rien eu dans la vie de ce que je voulais si fort ». Attendez : vouloir n’est pas rêver. Vouloir, c’est oser, c’est travailler, c’est persévérer. En ce sens seulement, chacun a ce qu’il veut. Le paresseux se plaint de sa mauvaise chance ; le prodigue ne croit pas qu’il pourrait faire fortune, et en effet il ne le peut pas parce qu’il veut dépenser et non pas faire fortune. Si je crois que je vais tomber, je tombe. Si je crois que je ne puis rien, je ne peux rien. Dans l’ordre humain, c’est moi qui fais le beau temps et l’orage.
C’est par cette volonté tendue, soutenue, que le bonheur est possible, et c’est par là qu’il a de la grandeur. Oui, il y a héroïsme à construire son bonheur en dépit des événements hostiles. Il y a héroïsme à défier l’univers des grandes forces. Le bonheur auquel Alain vous convie n’a rien de plat ; c’est un bonheur mystique qui repose tout entier sur une joie intérieure, sur une foi en soi-même. C’est l’Hymne à la joie de Beethoven sourd.
Le bonheur que je vous propose n’est pas un optimisme doctrinal à la manière du Pangloss de Voltaire, qui croyait ou qui disait que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. C’est la sagesse des stoïciens, c’est celle de l’Imitation, c’est celle de Descartes, de Spinoza ; c’est celle qui affirme que ce monde n’est ni le meilleur ni le pire, mais que le royaume de Dieu est en nous.
Alain ne vous dit pas : « Tout est facile et il suffit de cueillir le bonheur ». Au contraire, il vous dit : la condition humaine est difficile. L’homme paraît faible et nu dans le vaste univers. Son esprit est sujet à l’erreur et à l’illusion. Les autres hommes autour de lui sont des êtres mystérieux dont les humeurs proposent des signes qu’il faut se garder d’interpréter. Mais si cet homme a su se donner quelques règles simples et sages, s’il essaie d’employer au mieux ses faibles pouvoirs et les forces immenses qui l’entourent, s’il mime le bonheur au lieu de jouer la tragédie du désespoir, il peut naviguer sur l’océan des faits qui, lui, ne veut rien, et il peut atterrir enfin au rivage du bonheur.
Cette philosophie, qui est non pas un optimisme naïf mais une philosophie de l’action et de la volonté, est une philosophie saine.
Ce que je vous propose, c’est une maîtrise de vous telle que, quoi qu’il arrive, l’événement vous trouve digne de vivre. C’est la morale de ce poème de Kipling que j’ai jadis traduit, que j’ai souvent cité et qu’aimait Alain :
« Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir, Ou perdre en un seul coup le gain de cent parties Sans un geste et sans un soupir ;
Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite Et recevoir ces deux menteurs d’un même front ; Si tu peux conserver ton courage et ta tête Quand tous les autres les perdront…
Alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire Seront à tout jamais tes esclaves soumis, Et, ce qui vaut bien mieux que les Rois et la Gloire, Tu seras un homme, mon fils. »
Et non seulement tu seras un homme, mais tu seras un homme heureux. Ce qu’il fallait démontrer. » –

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