VIDEO accompagnée du texte intégral du débat.
Euthanasie : Un philosophe fait face à une médecin en soins palliatifs. Le Crayon – 19 mars 2026.
Animateur (Le Crayon) : Bonjour à tous et bienvenue pour ce nouvel épisode du Crayon. Aujourd’hui, on va traiter d’un sujet qui divise les Français, qui divise la classe politique : c’est le sujet de la fin de vie, de l’euthanasie, du suicide assisté. Pour en parler, nous recevons aujourd’hui Claire Fourcade. Bonjour.
Claire Fourcade : Bonjour.
Animateur : Vous êtes médecin, présidente de la SFAP, la Société Française d’Accompagnement et de Soins Palliatifs. Et Raphaël Enthoven, bonjour.
Raphaël Enthoven : Bonjour.
Animateur : Vous êtes philosophe, essayiste. On va commencer tout de suite par un petit format qu’on appelle le « Tac au Tac ». On va vous poser des questions, vous avez une petite pancarte « Vrai » ou « Faux », et vous devez répondre le plus rapidement possible. J’ai un proche qui a déjà souhaité mourir.
Claire Fourcade : Vrai.
Raphaël Enthoven : Vrai.
Animateur : Il y a des morts dignes et d’autres non.
Claire Fourcade : Faux.
Raphaël Enthoven : Faux.
Animateur : L’euthanasie est la liberté.
Claire Fourcade : Faux.
Raphaël Enthoven : Vrai.
Animateur : L’aide à mourir est un aveu d’échec de la solidarité.
Claire Fourcade : Vrai.
Raphaël Enthoven : Faux.
Animateur : Donner la mort est un acte de soin comme un autre.
Claire Fourcade : Faux.
Raphaël Enthoven : Vrai.
Animateur : Il vaut mieux mourir que d’être dans un état végétatif.
Claire Fourcade : C’est difficile de se prononcer à la place de la personne.
Raphaël Enthoven : Ça dépend de la personne.
Animateur : Ma vie m’appartient à moi, pas à la société.
Claire Fourcade : Vrai et faux.
Raphaël Enthoven : Vrai.
Animateur : Le refus de l’euthanasie est surtout lié à des convictions religieuses.
Claire Fourcade : Faux.
Raphaël Enthoven : Vrai et faux.
Animateur : Les soins palliatifs sont aujourd’hui suffisants pour soulager ceux qui veulent mourir.
Claire Fourcade : Faux.
Raphaël Enthoven : Faux.
Animateur : Maintenir en vie à tout prix est une forme de cruauté médicale.
Claire Fourcade : Vrai.
Raphaël Enthoven : Vrai.
Animateur : Les proches peuvent décider si on doit mourir.
Claire Fourcade : Faux.
Raphaël Enthoven : Vrai et faux.
Animateur : On est libre de choisir sa mort comme on choisit de donner la vie.
Claire Fourcade : Vrai et faux.
Raphaël Enthoven : Vrai.
Animateur : Je pourrais être ami avec la personne en face de moi.
Claire Fourcade : Sûrement vrai.
Raphaël Enthoven : Vrai.
Animateur : Merci à vous deux. Claire Fourcade, vous travaillez au quotidien avec des gens qui souffrent et qui voient la mort arriver. Pourquoi cette opposition si ferme à l’euthanasie et pourquoi selon vous ce n’est pas un soin ?
Claire Fourcade : La première chose c’est que je ne suis pas opposée à l’euthanasie dans l’absolu, je suis opposée au fait qu’on demande aux soignants de la faire. C’est-à-dire que pour moi, le soin, c’est ce qu’on fait pour aider quelqu’un à vivre jusqu’au bout. La mort, c’est ce qui arrive quand le soin s’arrête ou quand la vie s’arrête. Mais demander à celui dont le métier est de soigner, d’accompagner, de soulager, de devenir celui qui provoque la mort, c’est un changement de paradigme qui me semble extrêmement dangereux pour la relation de confiance entre le médecin et le patient.
Animateur : Raphaël Enthoven, vous, vous défendez l’idée que l’euthanasie est un soin par excellence.
Raphaël Enthoven : Oui, car je pense que le soin ne s’arrête pas là où la vie biologique devient insupportable. Le soin, c’est aussi respecter la volonté d’un individu qui estime que sa dignité n’est plus assurée. On parle souvent du serment d’Hippocrate pour dire « on ne doit pas donner la mort », mais c’est une lecture que je trouve hypocrite. La médecine moderne sait déjà abréger les souffrances de manière parfois non dite. Ce que je demande, c’est que la loi permette au patient d’être souverain. Si le soin est l’expression de la compassion et du respect de l’autre, alors l’aide active à mourir est l’ultime étape de ce soin.
Animateur : Claire Fourcade, sur cette question de la souveraineté du patient, qu’est-ce que vous répondez ?
Claire Fourcade : La souveraineté, elle est toujours relative quand on est dans une situation de vulnérabilité extrême. Quand vous souffrez, quand vous avez peur d’être une charge pour vos proches, votre « choix » est-il vraiment libre ? Mon expérience en soins palliatifs me montre que la demande de mort est souvent une demande de « ne plus souffrir ainsi ». Quand on soulage la douleur, quand on entoure la personne, la demande de mort disparaît dans l’immense majorité des cas.
Raphaël Enthoven : Mais le « souvent » ne fait pas une généralité. Il existe des cas, certes minoritaires, où la douleur est réfractaire ou, plus encore, où la déchéance physique est vécue comme une torture morale incompatible avec l’idée que le patient se fait de sa propre vie. Lui dire « votre liberté est une illusion parce que vous souffrez », c’est une forme de paternalisme médical.
Claire Fourcade : Ce n’est pas du paternalisme, c’est de la protection. La loi n’est pas faite pour des cas individuels héroïques, elle est faite pour protéger les plus fragiles. Si vous ouvrez cette porte, le message envoyé à tous les malades âgés ou handicapés est : « votre vie ne vaut plus la peine d’être vécue, et nous avons une solution technique pour cela ».
Animateur : On touche là au cœur du débat entre l’autonomie et la protection.
Raphaël Enthoven : Mais la protection dont vous parlez, c’est une protection qui s’exerce contre le gré de l’intéressé. C’est là que le bât blesse. Quand vous dites que la loi est faite pour protéger les plus fragiles, vous postulez que celui qui demande à mourir est, par définition, trop fragile pour savoir ce qu’il veut. C’est une circularité qui annule toute liberté.
Claire Fourcade : Ce n’est pas ce que je dis. Je dis que la demande de mort est une demande complexe. Elle est changeante. On voit des patients nous demander de mourir le matin et nous remercier de les avoir soulagés le soir. Si j’avais accédé à leur demande initiale, j’aurais commis l’irréparable sur une volonté transitoire.
Animateur : Est-ce qu’il n’y a pas une différence entre le suicide assisté et l’euthanasie dans cette responsabilité du médecin ?
Raphaël Enthoven : Si, bien sûr. Dans le suicide assisté, c’est le patient qui fait le geste final. Le médecin fournit le moyen. C’est une distinction qui devrait, me semble-t-il, lever une partie de vos réticences, car le médecin n’est plus « celui qui donne la mort » au sens actif, mais celui qui permet la liberté.
Claire Fourcade : Pour moi, c’est une distinction sémantique qui ne change pas le fond du problème. Que je pousse la seringue ou que je prépare le verre, j’ai engagé ma responsabilité de soignant dans l’interruption d’une vie. Et ce que nous disent les soignants, c’est que cela change tout dans leur rapport au malade. On ne regarde plus le malade de la même façon quand on sait qu’on peut être l’agent de sa disparition.
Animateur : Raphaël Enthoven, vous parliez d’hypocrisie tout à l’heure concernant la loi actuelle (Loi Claeys-Leonetti). Pourquoi ?
Raphaël Enthoven : Parce que la sédation profonde et continue jusqu’au décès, c’est une euthanasie qui ne dit pas son nom. On endort les gens et on attend qu’ils meurent de faim ou de soif. On se donne bonne conscience en disant « on n’a pas tué, on a laissé mourir », mais le résultat est le même, sauf que c’est plus long et parfois plus cruel pour les proches qui voient ce corps s’éteindre lentement. Pourquoi ne pas assumer le geste qui abrège ?
Claire Fourcade : Je m’inscris en faux contre cette vision de la sédation. La sédation n’est pas une euthanasie lente. Son intention est de soulager une souffrance réfractaire, pas de provoquer la mort. La mort survient par l’évolution naturelle de la maladie. C’est une différence d’intention fondamentale en éthique médicale. L’intention de l’euthanasie est de tuer ; l’intention de la sédation est de supprimer la douleur, même si cela peut avancer le moment du décès.
Raphaël Enthoven : L’intention est le refuge de ceux qui ne veulent pas voir les conséquences. Si je sais que le geste que je fais va entraîner la mort, mon intention est liée à ce résultat. Jouer sur les mots ne change rien à la détresse de celui qui veut que ça s’arrête maintenant et pas dans trois jours après une agonie « sédatée ».
Animateur : Claire Fourcade, est-ce que les moyens sont suffisants aujourd’hui en France ? On sait que beaucoup de départements n’ont pas d’unités de soins palliatifs.
Claire Fourcade : Non, ils ne sont pas suffisants, et c’est là le vrai scandale. Avant de proposer la mort comme une solution « libérale » ou « technique », assurons-nous que chaque Français a accès aux soins palliatifs. On ne peut pas parler de liberté de choix quand la seule alternative à la souffrance est le vide ou l’absence de prise en charge spécialisée.
Raphaël Enthoven : Je suis d’accord avec vous sur le manque de moyens, mais c’est un faux dilemme. Ce n’est pas « soit les soins palliatifs, soit l’euthanasie ». On doit avoir les deux. Les soins palliatifs ne sont pas la réponse à tout. Il y a des souffrances morales, des pertes de sens, que même la meilleure unité de soins palliatifs ne peut pas effacer.
Claire Fourcade : Mais la perte de sens ne se traite pas par une injection léthale ! Elle se traite par la présence, par la fraternité. Si la société répond à la souffrance par la mort, elle démissionne de son devoir de fraternité.
Animateur : On arrive à la question de la solidarité. Raphaël Enthoven, pour vous, l’euthanasie n’est pas une rupture de solidarité ?
Raphaël Enthoven : Au contraire, c’est l’ultime solidarité que d’accompagner quelqu’un jusque dans sa volonté de partir. La solidarité, ce n’est pas maintenir quelqu’un en vie contre son gré au nom d’un principe supérieur. C’est se mettre à sa place et respecter son ultime liberté. Ce qui est violent, c’est l’indifférence au souhait du patient.
Claire Fourcade : La solidarité, c’est dire à celui qui souffre : « ta vie a de la valeur, même si tu ne la vois plus ». C’est ne pas l’abandonner à sa propre volonté de mort qui est souvent un cri de détresse.
Animateur : Nous allons maintenant aborder la question de l’impact sur la société.
Animateur : Est-ce qu’on ne risque pas, Raphaël Enthoven, ce qu’on appelle « la pente glissante » ? On commence par les malades en phase terminale, et on finit par proposer l’euthanasie aux personnes âgées isolées ou aux personnes dépressives, comme on le voit dans certains pays d’Europe du Nord ?
Raphaël Enthoven : L’argument de la pente glissante est un épouvantail rhétorique. On peut très bien légiférer de manière précise. Dire qu’autoriser la liberté pour certains va conduire à l’eugénisme pour tous est un sophisme. La loi doit être rigoureuse, avec des collèges de médecins, des délais de réflexion. Mais on ne peut pas interdire un droit légitime par peur d’un usage dévoyé. Sinon, on n’autoriserait rien, pas même la voiture sous prétexte qu’on peut s’en servir pour écraser des gens.
Claire Fourcade : Ce n’est pas un épouvantail, c’est une réalité observée. En Belgique ou aux Pays-Bas, les critères se sont élargis d’année en année. On euthanasie aujourd’hui pour « souffrance psychique » ou pour des polypathologies liées à l’âge qui ne sont pas des maladies mortelles à court terme. La loi crée l’appel d’air. Dès lors que la mort devient une option légale, elle devient une option envisageable, puis une option attendue.
Raphaël Enthoven : Mais pourquoi une personne qui souffre de manière irréversible d’une maladie psychique n’aurait-elle pas le droit au même soulagement qu’un cancéreux ? Si la souffrance est inapaisable, qui sommes-nous pour juger que la douleur physique est « noble » et la douleur morale « illégitime » ? C’est là que réside le véritable mépris : nier la réalité d’une souffrance parce qu’elle ne se voit pas au scanner.
Claire Fourcade : Parce que la médecine est faite pour soigner la psyché, pas pour l’éteindre ! Un psychiatre est là pour redonner de l’espoir, pour accompagner vers la vie. S’il devient celui qui valide la mort, il trahit sa mission. Et puis, il y a la question des soignants : vous parlez de « collège de médecins », mais avez-vous conscience de ce que cela demande à un soignant de donner la mort ? On n’est pas des techniciens de la fin de vie, on est des êtres humains.
Animateur : Justement, sur ce point, Raphaël Enthoven, est-ce qu’on ne devrait pas imaginer une clause de conscience pour les médecins ?
Raphaël Enthoven : Absolument. Personne ne doit être contraint de pratiquer une euthanasie s’il y est opposé. La clause de conscience est indispensable. Mais elle ne doit pas faire obstacle au droit du patient. Si un médecin refuse, il doit avoir l’obligation d’orienter le patient vers un confrère qui accepte. La liberté du médecin s’arrête là où commence l’obstruction au droit d’autrui.
Claire Fourcade : Mais cette orientation forcée est déjà une complicité pour beaucoup de soignants. Et au-delà de la clause individuelle, c’est l’image de la médecine qui est en jeu. Si les hôpitaux deviennent des lieux où l’on donne la mort, la confiance est rompue. Est-ce que les gens viendront encore se faire soigner avec la même sérénité s’ils savent que le médecin a aussi dans sa sacoche de quoi les supprimer ?
Raphaël Enthoven : C’est un argument émotionnel, Claire. Les patients ont plus peur de l’acharnement thérapeutique ou de l’agonie solitaire que de la main du médecin qui les libère. La confiance naît de la vérité et du respect du contrat entre le soignant et le soigné. Si je sais que mon médecin respectera ma volonté, même si c’est celle de partir, j’ai une confiance absolue en lui.
Claire Fourcade : L’acharnement thérapeutique est déjà interdit par la loi ! Nous luttons tous les jours contre cela. On ne « maintient pas en vie à tout prix », on accompagne. Mais il y a une différence immense entre arrêter un traitement qui est devenu déraisonnable et injecter un produit pour tuer. C’est la limite entre le « laisser mourir » et le « faire mourir ».
Animateur : Pour sortir de cette opposition frontale, parlons de la « fraternité » que mentionnait Claire tout à l’heure. Est-ce que notre société est devenue trop individualiste pour supporter la vue de la déchéance et de la mort ?
Raphaël Enthoven : Ce n’est pas de l’individualisme, c’est de l’autonomie. La fraternité, ce n’est pas d’imposer ma morale à l’autre. Si mon frère souffre et qu’il me supplie de l’aider à partir, la fraternité consiste à l’entendre, pas à lui réciter des principes sur la valeur sacrée de la vie qu’il ne ressent plus. La sacralité de la vie est une croyance, pas un fait universel.
Claire Fourcade : La vie n’a pas besoin d’être « sacrée » au sens religieux pour avoir une valeur intrinsèque que la société doit protéger. La fraternité, c’est porter ensemble le poids de la vulnérabilité. Si on dit à quelqu’un « tu es libre de mourir », on lui dit aussi, en creux, « on ne peut plus rien pour toi ». C’est l’abandon ultime.
Animateur : On arrive sur une question qui est fondamentale, celle de la « valeur » de la vie. Raphaël Enthoven, est-ce qu’une vie qui ne peut plus s’exprimer, qui ne peut plus interagir, a toujours la même valeur qu’une vie « pleine » ?
Raphaël Enthoven : Pour la société, sans doute. Pour l’individu qui la vit, pas forcément. C’est là que réside le malentendu. On confond la valeur extrinsèque, celle que l’État ou la morale accordent à la vie humaine, et la valeur intrinsèque, celle que le sujet accorde à sa propre existence. Si je ne me reconnais plus dans le miroir de ma propre conscience, si ma vie est devenue une prison de douleur ou d’absence, alors j’ai le droit de dire que cette vie-là ne vaut plus la peine d’être vécue. C’est un jugement subjectif, mais c’est le seul qui compte vraiment à la fin.
Claire Fourcade : Mais ce jugement subjectif, il est éminemment fragile. En soins palliatifs, nous voyons des gens qui pensent que leur vie n’a plus de valeur parce qu’ils se sentent inutiles. Et dès qu’un petit-enfant vient les voir, dès qu’une infirmière leur tient la main, soudain, la valeur revient. La valeur de la vie n’est pas une propriété privée, elle est relationnelle. Si vous permettez l’euthanasie sur la base du sentiment d’inutilité, vous validez l’idée qu’un être humain se définit par sa performance ou sa capacité d’interaction. C’est terrible.
Raphaël Enthoven : Ce n’est pas la performance, c’est la dignité. La dignité de ne pas s’offrir en spectacle dans un état que l’on juge dégradant. On ne peut pas forcer quelqu’un à être un « symbole de vie » pour les autres au prix de son propre calvaire. L’altruisme a ses limites, et ces limites s’arrêtent au seuil de la torture personnelle.
Animateur : Claire Fourcade, vous avez écrit que « la mort n’est pas une urgence ». Qu’est-ce que vous entendez par là ?
Claire Fourcade : Je veux dire que notre société a développé une intolérance totale à l’attente et à l’impuissance. On veut tout régler par la technique, tout de suite. La fin de vie est un temps de passage, un temps où il se passe encore énormément de choses, des réconciliations, des mots qu’on n’a jamais dits. En voulant « abréger », on ampute la vie de sa conclusion. La mort a son propre rythme. Vouloir la provoquer, c’est nier la profondeur de ce que peut être cet ultime moment de l’existence.
Raphaël Enthoven : C’est une vision très romantique, voire mystique, de l’agonie. Mais la réalité, c’est souvent le râle, la confusion, l’escarre, l’odeur. Quel « mot jamais dit » peut-on prononcer quand on est sous morphine à haute dose ou quand on n’a plus sa tête ? Il y a une forme de cruauté à vouloir extraire du sens là où il n’y a plus que de la souffrance organique. La sédation profonde que vous défendez, c’est déjà une manière de nier ce temps de passage, puisque vous éteignez la conscience. Quelle est la différence éthique, au fond ?
Claire Fourcade : La différence, c’est que je ne décide pas de l’heure. Je laisse la nature faire son œuvre tout en m’assurant que le patient ne souffre pas. C’est l’éthique de la sollicitude. On ne peut pas comparer l’extinction naturelle d’une flamme qu’on protège du vent avec le fait de souffler dessus brutalement.
Animateur : Parlons du cadre législatif. Le gouvernement prépare une loi sur « l’aide à mourir ». Raphaël Enthoven, quelles sont pour vous les « lignes rouges » à ne pas franchir dans ce texte ?
Raphaël Enthoven : La première ligne rouge, ce serait l’absence de discernement. Il faut que la volonté soit libre, éclairée et réitérée. La deuxième, c’est l’implication des médecins : ils doivent être les garants du processus, mais pas forcément les exécutants si cela heurte leur conscience. Enfin, il faut que ce soit réservé à des situations d’impasse thérapeutique avec des souffrances inapaisables. Si on respecte ces critères, on ne glisse pas, on progresse.
Claire Fourcade : Mais ces critères sont flous ! Qu’est-ce qu’une « impasse thérapeutique » ? Qu’est-ce qu’une « souffrance inapaisable » ? On sait que la douleur physique s’apaise dans 99% des cas avec les moyens actuels. Donc on parle en fait de souffrance existentielle. Et là, on entre dans un domaine où le médecin n’a aucune compétence particulière pour décider si une vie mérite d’être interrompue ou non. En votant une telle loi, on décharge la société de sa responsabilité pour la mettre sur les épaules des soignants. C’est un cadeau empoisonné.
Raphaël Enthoven : C’est au contraire rendre au médecin sa pleine humanité que de lui permettre d’accompagner son patient jusqu’au bout du chemin, sans avoir à se cacher ou à utiliser des faux-semblants.
Animateur : Nous allons maintenant aborder l’aspect philosophique de la liberté individuelle face au collectif.
nimateur : Est-ce que la liberté individuelle peut s’exercer au détriment du collectif ? Si on autorise l’euthanasie, est-ce qu’on ne fragilise pas le pacte social ?
Raphaël Enthoven : C’est le contraire. Le pacte social est renforcé quand il respecte l’autonomie des individus. Une société qui force ses membres à l’héroïsme ou à la souffrance est une société tyrannique. La liberté de mourir ne retire rien à ceux qui veulent vivre jusqu’au bout. Ce n’est pas une obligation, c’est une option. Le collectif n’est pas une entité mystique qui aurait des droits sur mon corps ; le collectif est là pour garantir mes droits, y compris celui de disposer de moi-même.
Claire Fourcade : Mais nous ne sommes pas des atomes isolés. Ce que vous appelez « autonomie » a des conséquences sur les autres. Quand quelqu’un demande l’euthanasie, cela envoie un message à tous ceux qui sont dans la même situation. Cela crée une pression sociale invisible. Le « droit de mourir » peut très vite devenir un « devoir de mourir » pour ne pas encombrer, pour ne pas coûter cher, pour ne pas infliger sa déchéance à ses enfants. C’est cela, la fragilisation du pacte social : c’est quand les plus faibles commencent à s’excuser d’être encore là.
Raphaël Enthoven : On ne peut pas interdire une liberté au nom des fantasmes ou des dérives potentielles de certains. Si des gens se sentent obligés de mourir, c’est que la société a échoué dans son devoir d’accompagnement, ce n’est pas la faute de la loi sur l’euthanasie. Il faut traiter la cause — le sentiment d’abandon — plutôt que de supprimer le symptôme — la liberté de partir. Vous utilisez la vulnérabilité des uns pour justifier l’aliénation des autres.
Claire Fourcade : Je n’utilise rien du tout, je décris ce que je vois. La vulnérabilité est constitutive de l’être humain. Une société qui ne supporte plus la vulnérabilité est une société qui devient inhumaine. En proposant la mort comme réponse technique à la fragilité, on déshumanise le soin. Le soin, c’est l’acceptation de l’autre dans sa dépendance totale. L’euthanasie, c’est la suppression de la dépendance par la suppression de la personne.
Animateur : Raphaël Enthoven, vous parlez souvent de la distinction entre « douleur » et « souffrance ». En quoi est-ce central ici ?
Raphaël Enthoven : La douleur est physiologique, on peut la traiter chimiquement. La souffrance est psychologique, existentielle, métaphysique. On peut être sans douleur grâce à vos soins palliatifs, mais être dans une souffrance atroce parce qu’on a perdu tout ce qui faisait de nous un homme à nos propres yeux. La médecine est très forte contre la douleur, elle est souvent démunie face à la souffrance. Et nier cette souffrance-là au motif qu’elle n’est pas « physique », c’est une forme de mépris.
Claire Fourcade : Nous ne la nions pas, nous l’accompagnons. La souffrance existentielle fait partie de la vie, surtout à son terme. Mais répondre à une question existentielle par une réponse technique et définitive (la mort), c’est une erreur de catégorie. C’est comme si vous répondiez à un poème par une équation mathématique. On ne guérit pas la tristesse ou le sentiment d’inutilité avec une injection.
Raphaël Enthoven : On ne la guérit pas, on y met fin quand elle est devenue insupportable pour celui qui la subit. Qui êtes-vous pour décréter qu’une souffrance « fait partie de la vie » quand le sujet lui-même hurle qu’elle n’est plus sa vie ? C’est une position de surplomb moral que je trouve insoutenable.
Claire Fourcade : Ce n’est pas un surplomb, c’est une limite. La médecine doit accepter ses limites. Nous ne sommes pas des dieux, nous ne sommes pas là pour résoudre tous les problèmes de l’existence. Notre rôle est de rester à côté du patient, de ne pas s’enfuir, et de ne pas utiliser la mort comme une porte de sortie pour notre propre sentiment d’impuissance face à sa souffrance. Parfois, l’euthanasie est demandée par les soignants ou les familles parce qu’ils ne supportent plus de voir le malade, plus que parce que le malade ne supporte plus de vivre.
Animateur : C’est une accusation forte. Vous pensez que l’euthanasie peut être une solution de « confort » pour l’entourage ?
Claire Fourcade : Je ne dirais pas « confort », car c’est un mot trop léger, mais une solution pour apaiser l’angoisse de ceux qui restent. Voir quelqu’un décliner est une épreuve terrible. La mort programmée permet de mettre un terme à cette attente insupportable, de reprendre le contrôle sur l’imprévisible.
Raphaël Enthoven : Mais si le patient le demande aussi ? Pourquoi suspecter systématiquement une influence extérieure ? C’est nier la parole du malade. S’il dit « je veux mourir », vous lui répondez « vous dites ça pour faire plaisir à votre famille ou parce que je ne vous soigne pas assez bien ». C’est une disqualification de sa parole d’homme libre.
Animateur : On touche ici à la question du discernement et de la liberté réelle du patient. Claire Fourcade, comment peut-on être sûr que la demande est libre ?
Claire Fourcade : On ne peut jamais en être totalement sûr, c’est bien là le problème. Une demande de mort est un message complexe, souvent une demande d’aide ou un cri de solitude. Si vous y répondez immédiatement par un geste technique, vous tuez le dialogue en même temps que la personne. En soins palliatifs, notre travail est de décrypter ce qui se cache derrière ce « je veux mourir ».
Raphaël Enthoven : Mais décrypter, ce n’est pas nier. On peut tout à fait entendre la souffrance et, après un temps de réflexion et de dialogue, constater que la volonté de mourir est ferme, constante et rationnelle. Dire qu’une demande de mort est forcément le signe d’une pathologie ou d’un manque de soins, c’est une forme d’enfermement idéologique. L’homme a le droit de juger que sa propre vie est finie.
Claire Fourcade : Mais la médecine n’est pas là pour valider un jugement philosophique sur sa propre vie ! La médecine est un art de la vie. On ne demande pas à un pompier d’aider quelqu’un à mettre le feu à sa maison sous prétexte qu’il en est le propriétaire et qu’il en a marre d’y habiter. Le rôle du médecin est de protéger la vie, même contre la volonté parfois vacillante du patient.
Raphaël Enthoven : Votre analogie avec le pompier est fallacieuse. La maison, c’est mon corps, et la souffrance, c’est l’incendie que vous ne parvenez pas à éteindre. Si je suis condamné à brûler vif dans des souffrances que vous ne faites que « sédater », j’ai le droit de demander à ce qu’on abrège mon supplice. Ce n’est pas une trahison de la médecine, c’est son accomplissement ultime : la fin de la douleur quand la guérison est impossible.
Animateur : On a beaucoup parlé de la Belgique et des Pays-Bas. Claire Fourcade, est-ce que ces modèles vous font peur ?
Claire Fourcade : Ils m’inquiètent car on voit que les digues sautent les unes après les autres. Au départ, c’était pour des exceptions rarissimes. Aujourd’hui, c’est devenu une procédure presque administrative dans certains cas. On voit des personnes âgées qui demandent l’euthanasie parce qu’elles se sentent « fatiguées de vivre ». Si la lassitude devient un critère médical de mort, alors nous changeons de civilisation.
Raphaël Enthoven : Et pourquoi la « lassitude de vivre » serait-elle un critère moins noble que la tumeur au cerveau, si elle rend la vie insupportable ? Vous hiérarchisez les souffrances. Le « changement de civilisation » dont vous parlez, c’est simplement le passage d’une civilisation de la contrainte et du sacré à une civilisation de la liberté et de la responsabilité individuelle. Je préfère une civilisation qui respecte mon choix, même s’il vous déplaît.
Claire Fourcade : La liberté sans protection des plus faibles est une jungle. Dans les pays que vous citez, les soignants sont de plus en plus nombreux à faire des burn-out éthiques. Ils ne supportent plus d’être transformés en agents de la mort. On a un mal fou à recruter dans les services où l’on pratique ces actes. Est-ce cela que vous voulez pour l’hôpital français ?
Raphaël Enthoven : Je veux que l’hôpital français cesse de se cacher derrière des sédations hypocrites. Et pour les soignants, je le répète, la clause de conscience doit être la garantie absolue. Mais on ne peut pas prendre en otage les patients au nom du confort moral des médecins. L’hôpital est au service des citoyens, pas l’inverse.
Animateur : Justement, sur la sédation profonde, Claire Fourcade, certains disent que c’est une « euthanasie lente ». Que répondez-vous à Raphaël Enthoven sur ce point précis ?
Claire Fourcade : Je réponds que l’intention change tout. Quand je donne un médicament pour que le patient ne souffre plus, même si je sais que cela peut affaiblir son cœur ou sa respiration, mon but est son confort. Dans l’euthanasie, le but est la mort. Si vous ne faites pas cette distinction, alors toute la médecine devient suspecte. Un chirurgien qui opère prend un risque mortel pour sauver : son intention n’est pas de tuer, pourtant le patient peut mourir sur la table.
Raphaël Enthoven : La différence, c’est qu’en chirurgie, on prend un risque pour la vie. Dans la sédation profonde jusqu’au décès, on sait avec certitude que le patient ne se réveillera pas et qu’il mourra de sa pathologie ou des conséquences de l’endormissement. C’est une mort programmée. Pourquoi ne pas avoir l’honnêteté de dire que nous avons décidé, ensemble, que c’était la fin ?
Animateur : Nous arrivons à la conclusion de cette partie sur l’intentionnalité.
Animateur : On va parler de la place de la famille. Dans les pays qui autorisent l’euthanasie, on voit parfois des familles se déchirer. Raphaël Enthoven, est-ce que la décision doit appartenir uniquement au patient, ou la famille doit-elle avoir un droit de veto ?
Raphaël Enthoven : Pas de droit de veto, c’est impensable. Le corps du patient n’est pas la propriété de sa famille. Bien sûr, il faut du dialogue, de l’accompagnement, pour que le départ ne soit pas une rupture brutale et traumatique. Mais à la fin, c’est l’individu qui décide de son destin. La famille doit être là pour témoigner, pour entourer, mais elle ne peut pas être celle qui condamne à la vie quelqu’un qui n’en veut plus.
Claire Fourcade : C’est une vision très théorique. Dans la réalité, une euthanasie qui se fait contre l’avis de la famille laisse des traces indélébiles. On voit des enfants qui ne s’en remettent jamais, qui portent une culpabilité ou une colère immense. La mort n’est pas qu’un acte individuel, c’est un événement social et familial. En soins palliatifs, nous soignons aussi la famille. L’euthanasie, en fixant une heure et un geste, donne une responsabilité symbolique à l’entourage qui peut être insupportable à porter.
Raphaël Enthoven : Mais n’est-il pas plus insupportable pour une famille de voir un proche agoniser pendant des semaines dans un état végétatif ou de souffrance ? Vous parlez du traumatisme de l’euthanasie, mais parlons du traumatisme de l’impuissance face à la déchéance. Parfois, l’euthanasie est vécue comme une libération collective, un moment de paix où l’on peut se dire adieu dignement, sans l’horreur de la dégradation ultime.
Claire Fourcade : La « dignité » ne dépend pas de l’état du corps ! C’est là notre désaccord profond. Un homme inconscient, un homme qui a besoin qu’on le lave, qu’on le change, est tout aussi digne qu’un homme en pleine possession de ses moyens. Si on commence à dire que la dégradation physique est une perte de dignité, on insulte tous les patients qui vivent avec un handicap ou une maladie chronique.
Raphaël Enthoven : Je ne dis pas qu’il est indigne, je dis qu’il peut se sentir indigne. Et ce sentiment est souverain. Si je ne veux pas que mes enfants gardent de moi l’image d’un corps défaillant et sans conscience, c’est mon droit le plus strict. Ce n’est pas une insulte aux autres, c’est une exigence envers soi-même.
Animateur : On a une question d’un internaute : « Si l’euthanasie devient légale, est-ce que cela ne va pas freiner la recherche sur les soins palliatifs et les traitements de la douleur ? » Claire Fourcade ?
Claire Fourcade : C’est un risque majeur. Pourquoi investir des millions dans la recherche complexe sur la douleur réfractaire ou dans la création de lits de soins palliatifs coûteux, si la solution « mortelle » est simple, rapide et peu onéreuse ? L’euthanasie est une réponse de paresse sociétale. On supprime le malade au lieu de supprimer la souffrance.
Raphaël Enthoven : C’est un argument fallacieux. Est-ce que l’autorisation de l’IVG a freiné la recherche en contraception ou en obstétrique ? Bien sûr que non. On peut faire les deux. La recherche avance car l’exigence de soulagement est une constante humaine. L’euthanasie restera toujours le dernier recours, l’exception. Mais une société évoluée est une société qui offre toutes les options, de la plus haute technicité médicale à l’ultime liberté de partir.
Claire Fourcade : L’exception devient vite la règle quand elle simplifie les problèmes. Regardez les budgets de santé : la fin de vie coûte cher. Dans une logique purement comptable, l’aide à mourir est une aubaine. C’est une dérive que je redoute profondément : qu’on finisse par proposer la mort aux patients parce qu’on n’a plus les moyens, ou l’envie, de les soigner correctement.
Animateur : Raphaël Enthoven, est-ce que vous comprenez cette crainte d’une dérive budgétaire ?
Raphaël Enthoven : Je la comprends comme un fantasme dystopique, mais pas comme une réalité politique sérieuse. Aucun législateur ne propose l’euthanasie pour faire des économies. C’est un procès d’intention qui permet d’éviter le débat de fond sur l’autonomie. La dignité et la liberté n’ont pas de prix, et elles ne doivent pas être les otages des débats sur le déficit de la Sécurité sociale.
Claire Fourcade : L’économie n’est peut-être pas dans la loi, mais elle est dans la tête des gestionnaires d’hôpitaux et parfois dans celle des familles épuisées. Ignorer cela, c’est faire preuve d’un idéalisme déconnecté de la réalité du terrain.
Animateur : Nous allons passer à une partie plus personnelle : avez-vous déjà été confrontés, l’un et l’autre, à une situation qui a fait vaciller vos certitudes ?
Claire Fourcade : Chaque jour. Chaque patient qui me demande de mourir me fait vaciller.
Raphaël Enthoven : Et chaque patient à qui on refuse cette demande me conforte dans la nécessité d’une loi.
Animateur : On en vient à cette question de l’intimité. Est-ce que la mort est devenue trop médicalisée ? Est-ce que l’euthanasie ne serait pas, paradoxalement, le stade ultime de cette médicalisation de la vie ?
Raphaël Enthoven : On peut le voir ainsi, ou on peut y voir la reprise en main par l’individu d’un processus qui lui a été confisqué par l’institution médicale. Aujourd’hui, on meurt souvent à l’hôpital, derrière des rideaux de plastique, branché à des machines. L’aide à mourir, c’est la possibilité de dire : « J’arrête ici, selon mes termes, et pas selon le protocole de l’étage. » C’est une désaliénation.
Claire Fourcade : Mais l’euthanasie, c’est le geste médical technique par excellence ! C’est une injection, c’est un produit létal, c’est un médecin qui regarde sa montre. On ne peut pas dire que c’est une sortie de la médicalisation. Au contraire, on demande à la médecine de résoudre techniquement le mystère de la mort. La vraie désaliénation, ce serait de permettre aux gens de mourir chez eux, entourés, sans forcément faire de la mort un acte technique.
Raphaël Enthoven : Mais les deux sont liés ! Si je peux choisir le moment, je peux aussi choisir le lieu. Je peux mourir chez moi, dans mon lit, après avoir dit au revoir. C’est la loi actuelle qui nous enferme dans l’hôpital car la sédation profonde nécessite une surveillance constante qu’on ne peut pas toujours assurer à domicile. La liberté que je défends est une liberté spatiale autant que temporelle.
Claire Fourcade : La sédation à domicile est possible et elle se développe. Le problème, c’est le manque de soignants pour accompagner ces moments-là. Vous parlez de liberté, mais la liberté sans les moyens de l’exercer est un leurre. Si on vote l’euthanasie sans renforcer les soins à domicile, on ne fait que proposer une solution d’urgence à une défaillance du système de santé.
Animateur : Un point qui revient souvent dans les débats, c’est la question religieuse. Claire Fourcade, on vous accuse parfois, vous et la SFAP, d’être influencés par des convictions chrétiennes sur la « sacralité de la vie ». Que répondez-vous ?
Claire Fourcade : Je réponds que les soins palliatifs sont laïcs. Nos arguments sont des arguments d’éthique médicale et de justice sociale. Il n’y a pas besoin d’être croyant pour penser que donner la mort n’est pas un soin. Il suffit d’être attaché à la mission historique du médecin qui est de protéger la vie et de soulager. Le concept de « sacralité » peut être remplacé par celui de « dignité intrinsèque » ou « d’indisponibilité du corps humain ». C’est un débat humaniste avant d’être religieux.
Raphaël Enthoven : Pourtant, on sent bien que l’idée d’une vie qui ne nous appartient pas totalement, d’une vie qui serait un « don » qu’on n’a pas le droit de rejeter, infuse votre discours. C’est une métaphysique de la dette. Moi, je défends une métaphysique de la propriété de soi. Ma vie est un fait, pas un don. Et si ce fait devient un fardeau, j’ai le droit de le poser. Votre « humanisme » ressemble parfois à une morale qui s’impose aux autres sans dire son nom.
Claire Fourcade : Et votre « autonomie » ressemble à un isolement radical. Nous sommes liés les uns aux autres. Ma mort impacte la société, ma vision de la médecine impacte mes confrères. On ne peut pas faire comme si nos choix n’engageaient que nous. La « propriété de soi » est une illusion libérale qui oublie que l’homme est un animal social et vulnérable.
Animateur : Si on regarde l’opinion publique, plus de 80% des Français sont favorables à une évolution de la loi. Raphaël Enthoven, est-ce que la loi doit simplement suivre les sondages ?
Raphaël Enthoven : Elle ne doit pas « suivre les sondages », elle doit entendre une demande sociétale profonde qui n’est pas un effet de mode, mais une évolution de la conscience morale. Les Français ne sont pas des barbares qui veulent s’entretuer ; ce sont des gens qui ont vu leurs parents mourir dans des conditions indignes et qui ne veulent pas de cela pour eux-mêmes. Le politique doit traduire ce désir de souveraineté en cadre juridique sécurisé.
Claire Fourcade : Les gens répondent « oui » à l’euthanasie parce qu’ils ont peur de la souffrance. Si vous leur demandez : « Voulez-vous être mieux soulagé, mieux accompagné, ou voulez-vous qu’on vous fasse une piqûre ? », la réponse n’est plus la même. Le rôle du politique n’est pas de céder à la peur, mais de donner les moyens de ne plus avoir peur. La réponse à la peur de la mort n’est pas la mort, c’est la présence.
Raphaël Enthoven : Mais la présence n’empêche pas l’angoisse de la déchéance ! C’est une erreur de croire que tout se résout par la psychologie ou la « fraternité ». Il y a des impasses que seule la porte de sortie de la volonté peut résoudre.
Animateur : Nous allons maintenant aborder la question spécifique du « suicide assisté » par rapport à « l’euthanasie ».
Animateur : Quelle est la différence fondamentale pour vous, Claire Fourcade, entre le suicide assisté — où le patient fait le geste — et l’euthanasie ? Est-ce que l’un est plus acceptable que l’autre ?
Claire Fourcade : Pour le soignant, le suicide assisté déplace la responsabilité directe du geste, mais il ne change pas la responsabilité morale de celui qui a prescrit et fourni le produit. En Suisse, ce ne sont pas les médecins qui accompagnent le geste, ce sont des associations. Si nous allons vers cela, nous créons une rupture : le médecin diagnostique la fin de vie, mais il passe la main à une « industrie de la mort ». Est-ce vraiment un progrès humain que de déléguer la mort à des structures militantes ?
Raphaël Enthoven : C’est une manière de respecter la conscience des médecins qui ne veulent pas pratiquer l’acte. Le suicide assisté est, d’un point de vue philosophique, l’expression la plus pure de l’autonomie : c’est le sujet qui, physiquement, valide sa décision. C’est une barrière contre l’arbitraire médical. Si le patient n’est plus capable de faire le geste, alors l’euthanasie devient l’ultime solidarité pour ne pas créer une discrimination entre ceux qui peuvent bouger le bras et les autres.
Claire Fourcade : Mais cette « discrimination », comme vous dites, elle est inhérente à la maladie ! En voulant tout égaliser par la mort, on finit par perdre le sens de ce qu’est un soin adapté à chaque situation. Et puis, il y a la question du message envoyé : si on aide quelqu’un à se suicider parce qu’il est malade, comment justifier qu’on empêche un jeune en détresse de se suicider ? On crée deux catégories de citoyens : ceux dont on protège la vie et ceux dont on valide le suicide.
Raphaël Enthoven : C’est une confusion regrettable. Le jeune qui veut se suicider est dans une détresse psychique souvent réversible, il a toute la vie devant lui. Le patient en impasse thérapeutique est face à une échéance inéluctable et à des souffrances que la médecine ne peut plus éteindre. Confondre l’appel au secours d’un adolescent et la volonté réfléchie d’un homme au bout de son chemin est une insulte à l’intelligence et à la souffrance de ce dernier.
Claire Fourcade : L’insulte, c’est de croire qu’on peut définir qui a une « bonne » raison de mourir et qui n’en a pas. Dès que vous ouvrez la porte au suicide assisté pour les malades, vous fragilisez l’interdit universel du suicide. Les associations de prévention du suicide sont d’ailleurs très inquiètes. On ne peut pas avoir un discours de prévention d’un côté et un discours de promotion de l’aide au suicide de l’autre sans créer un court-circuit moral dans la société.
Animateur : Raphaël Enthoven, est-ce que vous ne craignez pas que le « droit de mourir » devienne un argument pour réduire les investissements en psychiatrie ou dans l’accompagnement social des personnes âgées ?
Raphaël Enthoven : C’est toujours le même argument de la substitution. Je refuse ce chantage. On peut et on doit investir massivement dans la psychiatrie et les soins palliatifs, tout en accordant cette liberté ultime. La liberté n’est pas l’ennemie de l’investissement social, elle en est le couronnement. Une société riche et solidaire peut s’offrir le luxe de respecter la volonté de ses membres les plus souffrants.
Claire Fourcade : Ce n’est pas un luxe, c’est un renoncement. Dans un pays qui a déjà du mal à soigner correctement ses vieux, proposer la mort comme une option « libérale » est d’un cynisme absolu. Commencez par mettre un lit de soins palliatifs dans chaque département, commencez par donner des moyens aux Ehpad, et ensuite, peut-être, nous pourrons discuter de liberté. Pour l’instant, la liberté est un mot creux pour celui qui n’a pas d’autre choix que la souffrance ou l’injection.
Raphaël Enthoven : Mais l’un n’empêche pas l’autre ! Pourquoi conditionner un droit individuel à la réussite d’une politique publique ? C’est comme si on disait qu’on n’a pas le droit de divorcer tant que la politique familiale n’est pas parfaite. C’est absurde. L’urgence de la souffrance de celui qui veut mourir aujourd’hui n’attend pas le grand plan « soins palliatifs » de 2030.
Animateur : Sur la question du « geste », Claire Fourcade, vous dites souvent que cela change le regard de l’infirmière ou de l’aide-soignante.
Claire Fourcade : Absolument. Les soignants sont au chevet des patients 24h/24. Ils font des soins de bouche, ils massent les corps, ils écoutent. Si l’issue possible de ce compagnonnage est de préparer le poison, alors le sens du soin est corrompu. On ne peut pas demander à la main qui caresse de devenir la main qui tue. C’est une schizophrénie professionnelle qui détruirait ce qui reste de l’éthique du « care ».
Raphaël Enthoven : Et si le patient vous dit que l’ultime caresse, c’est de l’aider à partir ? Pourquoi votre définition du soin devrait-elle primer sur son besoin de délivrance ? C’est votre main, mais c’est sa vie.
Animateur : Nous abordons maintenant la question de la clause de conscience collective pour les établissements.
Animateur : Est-ce qu’un établissement de santé, par exemple une maison de retraite ou une unité de soins palliatifs, devrait avoir le droit de refuser que l’on pratique l’euthanasie dans ses murs ? Une sorte de clause de conscience collective ?
Raphaël Enthoven : Je suis très réservé sur cette idée. Si l’établissement reçoit des fonds publics, il doit appliquer la loi de la République. On ne peut pas créer des « zones de non-droit » à l’autonomie. Que le médecin refuse à titre individuel est une chose, mais que l’institution l’interdise et oblige un patient mourant à être transporté ailleurs pour exercer son droit, c’est une cruauté logistique et morale.
Claire Fourcade : Ce n’est pas une cruauté, c’est le respect d’un projet de soin. Si vous entrez dans une unité de soins palliatifs, c’est pour être accompagné vers la vie jusqu’au bout. Si l’on y pratique l’euthanasie, le message envoyé aux autres patients de l’unité est dévastateur. On ne peut pas soigner dans le lit A et donner la mort dans le lit B. Il y a une cohérence de lieu et d’équipe qui est indispensable à la sérénité des malades.
Raphaël Enthoven : Mais c’est une vision ségrégationniste du soin ! La sérénité des uns ne peut pas se construire sur le déni du droit des autres. Si le patient du lit B estime qu’il a fini son chemin, en quoi cela enlève-t-il quelque chose à l’accompagnement du patient du lit A ? C’est encore cette idée que la mort des uns « contaminerait » les autres. C’est une vision superstitieuse.
Claire Fourcade : Ce n’est pas de la superstition, c’est de la psychologie de base. La mort est contagieuse dans l’esprit de celui qui se sent fragile. Si l’hôpital devient le lieu où l’on abrège, il cesse d’être le refuge. Aux États-Unis, dans les États qui autorisent le suicide assisté, certains établissements s’y refusent car cela contredit leur charte éthique. C’est une liberté associative et institutionnelle qui me semble légitime.
Animateur : Raphaël Enthoven, vous parlez souvent de la « mort comme un droit ». Mais un droit implique une créance sur autrui. Qui doit payer, qui doit agir ?
Raphaël Enthoven : C’est un droit-liberté, pas seulement un droit-créance. C’est le droit de ne pas être empêché. Mais oui, cela implique que la société organise ce droit pour qu’il soit effectif. Quant au coût, soyons sérieux : une injection léthale coûte infiniment moins cher qu’une semaine de réanimation inutile. Le problème n’est pas financier, il est éthique. Est-on prêt à reconnaître que l’individu est seul juge de l’acceptabilité de sa vie ?
Claire Fourcade : Précisément, l’individu n’est jamais seul. Vous posez l’individu comme un dieu souverain sur son propre corps, mais nous sommes tous des êtres de relation. Ma mort appartient aussi à ceux qui m’aiment. Ma décision de mourir est un acte qui pèse sur mes enfants, sur mes soignants, sur la société. Faire de la mort un simple « droit individuel », c’est nier l’épaisseur humaine de nos vies.
Raphaël Enthoven : Mais justement, parce que ma mort impacte ceux que j’aime, je veux avoir le droit de leur épargner le spectacle de ma décomposition. C’est par amour pour les miens que je veux pouvoir partir avant de n’être plus qu’un objet de pitié. Votre « épaisseur humaine », c’est parfois juste une manière de justifier le maintien en vie d’un corps qui n’a plus d’âme à ses propres yeux.
Animateur : On va passer à la question de la « souffrance psychologique » pure. Si un homme de 80 ans, en bonne santé physique mais qui a perdu sa femme et ne voit plus de sens à sa vie, demande l’euthanasie. Que faites-vous ?
Claire Fourcade : Je lui tiens la main, je l’écoute, je traite sa dépression si elle existe, je cherche avec lui des raisons de rester. La réponse de la société à la solitude ne peut pas être la mort. Sinon, nous ne sommes plus une société, nous sommes un agrégat d’égoïsmes qui se débarrasse de ses vieux dès qu’ils sont tristes.
Raphaël Enthoven : Et si après tout cela, il vous dit : « Merci pour votre gentillesse, mais je persiste : ma vie est derrière moi, mon sens est épuisé, je veux partir ». Au nom de quoi l’obligez-vous à vivre encore cinq ou dix ans de solitude qu’il juge insupportable ? C’est là que votre position devient une violence. Vous transformez la vie en une condamnation à perpétuité.
Claire Fourcade : La vie n’est pas une condamnation, c’est une donnée. On ne peut pas demander à la médecine de devenir l’arbitre du sens de la vie. Si on commence à euthanasier les gens tristes, on ne s’arrêtera jamais. La limite, c’est la vie. Point.
Raphaël Enthoven : La limite, c’est la volonté. Point.
Animateur : Cet exemple montre bien le gouffre entre vos deux visions. On arrive à la fin de cette séquence sur l’autonomie.
Animateur : On va aborder un sujet sensible : la formation des futurs médecins. Si la loi change, Claire Fourcade, comment allez-vous enseigner cela aux étudiants en médecine ?
Claire Fourcade : C’est une question qui nous hante. Aujourd’hui, on apprend aux étudiants que leur mission est de soigner, de protéger la vie et d’accompagner la mort naturelle. Si demain on leur dit : « Vous devez aussi apprendre à choisir le bon produit pour tuer », on change l’ADN même de la profession. On risque de voir des étudiants se détourner de certaines spécialités comme la gériatrie ou les soins palliatifs par peur de cette responsabilité.
Raphaël Enthoven : Je pense au contraire que cela rend la médecine plus complète. On apprendra aux médecins à être des experts de l’autonomie. Savoir accompagner une volonté de mort, c’est aussi un acte de soin technique et psychologique de haut niveau. Ce n’est pas « apprendre à tuer », c’est apprendre à respecter l’ultime demande. Les étudiants d’aujourd’hui sont d’ailleurs bien plus ouverts à ces questions que leurs aînés.
Claire Fourcade : Ils sont ouverts à la liberté, mais quand ils sont confrontés à la réalité d’un corps qui s’éteint, ils voient bien que ce n’est pas une question théorique. Donner la mort est un acte traumatique, quoi qu’on en dise. On ne peut pas banaliser cela dans un cursus universitaire comme si c’était une simple procédure de routine.
Animateur : Raphaël Enthoven, vous parlez souvent de la « pudeur ». En quoi l’euthanasie est-elle, selon vous, un acte de pudeur ?
Raphaël Enthoven : La pudeur, c’est le droit de ne pas être vu dans un état que l’on juge indigne de soi. C’est le droit de tirer le rideau. Forcer quelqu’un à s’exposer dans la déchéance organique sous prétexte que « la vie est sacrée » ou que « le soin doit continuer », c’est une violation d’intimité. L’euthanasie est l’outil de la pudeur souveraine : c’est choisir de laisser une image de soi qui soit conforme à ce qu’on a été.
Claire Fourcade : Mais la pudeur peut aussi être protégée par le soin ! Un soignant qui fait une toilette mortuaire ou qui change un patient avec respect protège sa pudeur. Vous confondez la pudeur avec le dégoût de soi. Le rôle de la société et des soignants, c’est précisément d’aimer et de respecter le patient là où lui ne s’aime plus. Lui donner la mort parce qu’il se sent dégoûtant, c’est confirmer qu’il l’est. C’est un message d’une violence inouïe.
Raphaël Enthoven : Ce n’est pas un message, c’est une écoute. Si je vous dis « je ne supporte plus ce corps », me répondre « mais si, vous êtes encore beau pour nous » est une forme de déni de ma réalité. La pudeur, c’est aussi qu’on respecte mon propre dégoût s’il est devenu ma vérité. Vous voulez imposer un regard extérieur bienveillant sur une souffrance intérieure qui ne veut plus de cette bienveillance.
Animateur : On a une question sur les « directives anticipées ». Claire Fourcade, elles sont peu utilisées en France. Pourquoi ?
Claire Fourcade : Parce qu’il est très difficile de savoir, quand on est en bonne santé, ce qu’on souhaitera quand on sera malade. On imagine toujours le pire. Et puis, la mort est un tabou. Mais même quand elles existent, elles sont parfois en décalage avec la réalité clinique du moment. Le dialogue entre le médecin, la famille et le patient présent est toujours plus riche qu’un papier écrit trois ans auparavant.
Raphaël Enthoven : Elles sont peu utilisées parce qu’elles n’ont pas de réel pouvoir contraignant aujourd’hui. Si les Français savaient que leurs directives anticipées pouvaient inclure une demande d’aide active à mourir et que cette demande serait respectée, ils les rempliraient massivement. C’est l’impuissance de ces documents qui crée le désintérêt. Donnez du pouvoir au patient, et il s’emparera de sa fin de vie.
Claire Fourcade : Donner du pouvoir à un « soi-même » du passé sur un « soi-même » présent est dangereux. On change d’avis quand on est au pied du mur. J’ai vu des patients avoir écrit « pas d’acharnement » et me supplier de tenter un dernier traitement quand l’étau se resserre. La vie s’accroche toujours.
Raphaël Enthoven : C’est pour cela que la loi doit prévoir une réitération de la demande. Mais quand la conscience n’est plus là, c’est la parole passée, quand on était encore soi-même, qui doit faire foi. C’est le respect de la trajectoire d’une vie.
Animateur : Nous allons passer à l’avant-dernière séquence sur la responsabilité politique.
Animateur : Nous arrivons à la question de la responsabilité politique. Le Président de la République parle d’un « modèle français d’accompagnement ». Raphaël Enthoven, qu’est-ce que cela vous inspire ? Est-ce une manière de ne pas nommer les choses ?
Raphaël Enthoven : C’est typiquement du « en même temps » appliqué à la mort. On cherche un mot qui ne soit ni « euthanasie », ni « suicide assisté » pour ne fâcher personne. Mais la réalité derrière les mots sera bien celle-là : permettre à quelqu’un de mourir quand il le demande. Appeler cela « aide à mourir » est une pudeur sémantique qui peut se comprendre politiquement, mais philosophiquement, il s’agit bien de consacrer l’autonomie du sujet sur sa propre fin.
Claire Fourcade : Ce qui m’inquiète dans ce « modèle français », c’est qu’on veut faire croire que l’on peut tout concilier. On veut développer les soins palliatifs et, en même temps, introduire la mort provoquée. Mais les deux s’excluent mutuellement dans la pratique soignante. Si vous introduisez l’euthanasie, vous saturez l’espace du soin par cette question. Les moyens, qui sont déjà défaillants, seront aspirés par cette nouvelle « offre » technique. Le politique cherche une sortie de secours législative à un problème de moyens humains.
Animateur : Vous pensez que c’est une loi d’économie budgétaire déguisée ?
Claire Fourcade : Je ne sais pas si c’est délibéré, mais c’est une conséquence mécanique. Une mort programmée coûte moins cher qu’un accompagnement de plusieurs mois en unité spécialisée. Dans un système de santé à bout de souffle, le risque de dérive est immense. Le politique devrait d’abord garantir le droit au soin avant de proclamer le droit à la mort.
Raphaël Enthoven : C’est un faux procès. La loi ne remplace pas les soins, elle les complète pour les cas où le soin ne suffit plus. On ne peut pas prendre en otage les patients qui souffrent aujourd’hui au nom d’une hypothétique perfection future du système de santé. Le politique doit répondre à une exigence de liberté qui est déjà là. Refuser de légiférer, c’est laisser les gens partir en Belgique ou mourir dans la clandestinité et l’angoisse.
Animateur : Justement, sur la clandestinité, on sait que des euthanasies se pratiquent déjà de façon illégale en France.
Claire Fourcade : Il y a des gestes qui sont faits dans l’ombre, c’est vrai, et c’est souvent le signe d’un immense désespoir des familles ou des soignants face à une impasse. Mais la solution n’est pas de légaliser le geste, elle est de mieux former et de mieux entourer pour que ces impasses n’existent plus. La loi Claeys-Leonetti permet déjà beaucoup avec la sédation. Utilisons-la vraiment avant de vouloir tout renverser.
Raphaël Enthoven : La sédation est une demi-mesure qui maintient le patient dans une zone grise. Pourquoi cette peur du geste franc ? Pourquoi préférer l’hypocrisie du « laisser mourir de faim sous sédatifs » à l’honnêteté d’une injection qui libère en quelques secondes ? C’est une question de courage moral. La société française est prête à ce courage, c’est la classe politique et certains corps médicaux qui freinent par conservatisme.
Claire Fourcade : Ce n’est pas du conservatisme, c’est de la prudence civilisationnelle ! Une fois que vous avez franchi le pas, vous ne reviendrez jamais en arrière. On ne « teste » pas une loi sur la mort. On engage l’avenir de la relation humaine. Si le médecin devient celui qui peut tuer, c’est tout l’imaginaire de la protection qui s’effondre.
Animateur : Raphaël Enthoven, est-ce que vous croyez en une « vie après la mort » ou est-ce que cette fin radicale est ce qui motive votre défense de l’autonomie ?
Raphaël Enthoven : Je n’ai aucune certitude métaphysique, mais cela n’a aucune importance pour le débat. Précisément, parce que personne ne sait ce qu’il y a après, nul n’a le droit d’imposer à un autre de rester ici-bas contre son gré. Si la vie est tout ce que nous avons, alors nous devons en être les maîtres absolus. Si elle est un passage vers autre chose, alors laisser partir celui qui est prêt est un acte de charité. Dans les deux cas, l’autonomie gagne.
Claire Fourcade : Pour moi, la vie est précieuse justement parce qu’elle nous échappe. On n’est pas « maîtres » de sa naissance, on ne devrait pas chercher à être « maîtres » de sa mort. Il y a une part d’imprévisible, de vulnérabilité, qui fait notre humanité commune. Vouloir tout contrôler par la volonté, c’est s’enfermer dans une solitude glacée.
Animateur : Nous arrivons au terme de cette heure d’échange. Une dernière question : quel message souhaiteriez-vous adresser à ceux qui nous regardent et qui sont peut-être confrontés à ces choix pour eux-mêmes ou leurs proches ?
Claire Fourcade : Je leur dirais : n’ayez pas peur. On peut soulager la douleur, on peut accompagner l’angoisse. Vous n’êtes pas seuls. La mort n’est pas un acte technique, c’est le dernier acte de la vie, et nous serons là pour qu’il soit le plus paisible possible, sans avoir besoin de le provoquer.
Raphaël Enthoven : Je leur dirais : votre volonté est respectable. Vous n’êtes pas obligés de subir ce que vous jugez insupportable. La dignité, c’est vous qui la définissez, pas la médecine, pas la loi. Soyez souverains.
Animateur : On sent que malgré vos désaccords profonds, il y a un respect mutuel. Est-ce que ce débat peut se passer sereinement dans la société française, ou craignez-vous une fracture irréparable comme on a pu le voir sur d’autres sujets sociétaux ?
Claire Fourcade : Je crains la simplification. La fracture naît souvent quand on réduit le débat à des slogans : d’un côté « les progressistes » pour la liberté, de l’autre « les conservateurs » ou « les religieux » contre. La réalité est bien plus nuancée. Il y a des soignants très athées qui sont farouchement opposés à l’euthanasie par éthique professionnelle. Si on arrive à garder cette complexité, le débat sera utile. Sinon, il sera violent.
Raphaël Enthoven : La violence vient souvent de l’impuissance. Si la loi reste en l’état, la violence sera celle de ceux qui se sentent séquestrés dans leur agonie. La sérénité viendra d’un cadre législatif qui n’impose rien à personne mais qui ouvre une porte. Le respect mutuel que nous avons ici vient du fait que nous reconnaissons tous les deux la gravité du sujet. Personne ne traite l’euthanasie avec légèreté.
Animateur : Claire Fourcade, une question sur les « soins palliatifs pédiatriques ». C’est un sujet encore plus tabou. Est-ce que l’euthanasie devrait aussi concerner les mineurs, comme c’est le cas en Belgique ?
Claire Fourcade : C’est là qu’on voit l’aboutissement de la logique de l’autonomie. En pédiatrie, nous voyons des situations bouleversantes. Mais dire qu’un enfant, ou que des parents pour leur enfant, peuvent demander la mort, c’est une ligne rouge absolue. L’enfant est par définition celui qu’on doit protéger, celui qui n’a pas encore la maturité pour renoncer à la vie. Introduire la mort provoquée en pédiatrie serait le signe d’un effondrement total de notre devoir de protection envers les plus petits.
Raphaël Enthoven : C’est une question d’une difficulté extrême. Mais si un adolescent est en phase terminale, avec des souffrances atroces que rien n’apaise, et qu’il demande à ce que cela s’arrête, au nom de quoi lui impose-t-on ce que nous n’imposerions pas à un adulte ? La protection, c’est aussi entendre la souffrance, même celle d’un enfant. Cependant, je concède que pour les mineurs, le cadre doit être encore plus restrictif et l’accompagnement encore plus dense. Mais nier leur souffrance au nom de leur âge est une autre forme de cruauté.
Claire Fourcade : Nous ne nions pas leur souffrance, nous la prenons en charge ! Les équipes de pédiatrie palliative font un travail admirable. Proposer la mort à un enfant, c’est lui dire que son avenir n’existe plus, c’est lui retirer tout espoir, même celui d’un dernier jour sans douleur. Les parents ne devraient jamais avoir à porter le poids d’avoir décidé de la mort de leur enfant par une injection.
Animateur : Sur la question du « modèle belge » qui a supprimé la limite d’âge, Raphaël Enthoven, est-ce que ce n’est pas le signe que la « pente glissante » existe bel et bien ?
Raphaël Enthoven : Non, c’est le signe d’une cohérence éthique. Si l’on reconnaît que la souffrance peut être inapaisable, alors l’âge ne change rien à l’intensité de cette souffrance. Ce n’est pas une pente glissante, c’est la reconnaissance que le droit au soulagement est universel. Mais je comprends que cela choque, car cela touche à notre instinct de protection le plus viscéral.
Animateur : On arrive sur la fin. Claire Fourcade, si vous deviez définir ce qu’est une « belle mort », ce serait quoi ?
Claire Fourcade : Une belle mort, c’est une mort où on n’a pas mal, où on n’est pas seul, et où on a pu dire ce qu’on avait à dire. C’est une mort qui arrive dans la paix de l’accomplissement, pas dans la violence d’un geste technique. C’est une mort qui laisse ceux qui restent avec le sentiment d’avoir accompagné la vie jusqu’au bout, sans l’avoir interrompue.
Raphaël Enthoven : Une belle mort, c’est une mort qui nous ressemble. C’est une mort qu’on n’a pas subie comme une fatalité biologique aveugle, mais qu’on a intégrée à son histoire personnelle. Si pour quelqu’un, la « belle mort » est de s’endormir entouré des siens à l’heure qu’il a choisie pour ne pas subir l’ultime déchéance, alors c’est sa belle mort. Il n’y a pas de norme universelle de la fin de vie.
Animateur : Le mot de la fin ?
Claire Fourcade : Prendre soin, toujours.
Raphaël Enthoven : Respecter la liberté, par-dessus tout.
Animateur : Merci à tous les deux pour la qualité et la dignité de cet échange. Merci à vous de nous avoir suivis. On se retrouve très bientôt pour un nouvel épisode.
Animateur : On finit souvent nos entretiens par une question sur l’héritage. Qu’est-ce que vous aimeriez que l’on retienne de votre combat, au-delà de la loi elle-même ?
Claire Fourcade : J’aimerais qu’on retienne que la vulnérabilité n’est pas une honte. Que le moment où l’on a besoin des autres est peut-être le moment le plus humain de notre existence. Si mon « combat », comme vous dites, a servi à ce que les soignants soient plus fiers de leur mission d’accompagnement et que les Français n’aient plus peur d’être fragiles, alors j’aurai fait ma part. La mort fait partie de la vie, ne la cachons pas derrière des solutions techniques.
Raphaël Enthoven : Pour ma part, j’aimerais qu’on retienne que la liberté n’est pas un concept abstrait pour les jours de soleil, mais qu’elle est un droit qui doit s’exercer jusque dans l’obscurité la plus totale. J’aimerais qu’on retienne que l’individu est le seul propriétaire de son existence et que la dignité n’est pas un dogme imposé par la société, mais un sentiment intime que chacun doit pouvoir protéger. L’héritage, ce serait que plus personne en France ne soit contraint à l’agonie par la morale d’autrui.
Animateur : Merci à vous deux. C’était un échange d’une grande profondeur sur une question qui nous concerne tous. Claire Fourcade, je rappelle que vous êtes présidente de la SFAP et médecin en soins palliatifs. Raphaël Enthoven, vous êtes philosophe et essayiste, votre dernier ouvrage traite justement de ces questions de liberté. Merci à vous d’avoir accepté cette confrontation au Crayon.
Claire Fourcade : Merci à vous.
Raphaël Enthoven : Merci.
Animateur : Et merci à vous de nous avoir suivis. N’hésitez pas à donner votre avis en commentaire, de manière respectueuse, car c’est un sujet qui le mérite. Abonnez-vous pour ne pas rater les prochains débats. À bientôt sur Le Crayon.
[01:07:00 – 01:07:51] : Générique de fin avec musique et crédits de l’émission.
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