Le Chemin de Croix de Paul Claudel

Le Chemin de Croix de Paul Claudel est l’une de ses œuvres poétiques et spirituelles les plus intenses. Écrit en 1911, ce texte se distingue par son dépouillement et sa force dramatique, loin de la grandiloquence qu’on lui reproche parfois.

Voici le texte complet des quatorze stations, où Claudel médite sur la Passion avec une ferveur très personnelle.

I. Jésus est condamné à mort

C’est fini. Nous avons jugé Dieu et nous l’avons condamné à mort. Nous ne voulons plus de Jésus-Christ avec nous, car il nous gêne. Nous n’avons plus d’autre roi que César ! d’autre loi que le sang et l’or ! Qu’on le crucifie, puisqu’il le faut, mais qu’on nous délivre de lui ! Qu’on l’emmène ! Tolle ! Tolle ! Il est trop tard, l’arrêt est signé, En latin, en hébreu, en grec, on a tout consigné. On voit la foule qui crie et le juge qui se lave les mains.

II. Jésus est chargé de sa croix

On lui rend ses habits et l’on apporte la croix. « Salut, » dit Jésus, « ô Croix que j’ai longtemps désirée ! » Et toi, chrétien, regarde et tremble. Quel moment solennel Que celui où le Christ pour la première fois accepte la Croix éternelle ! L’instrument de son supplice est celui de son triomphe.

III. Jésus tombe pour la première fois

En route ! Le bourreau le pousse, il marche et le voilà qui tombe. Qu’est-ce que vous dites, Seigneur, de cette première chute ? Et que pensez-vous de ce moment où le poids est trop lourd ? La terre que vous avez faite, voilà que vous la connaissez par le toucher. Ce n’est pas le chemin de la vertu qui est droit, c’est celui de la croix.

IV. Jésus rencontre sa mère

Ô mères qui avez vu mourir votre premier enfant, Souvenez-vous de cette nuit, de cette dernière nuit, Où l’on vous a dit : « Venez ! » et il était déjà en agonie. Marie regarde Jésus et Jésus regarde Marie. Elle ne dit rien, elle regarde le Fils.

V. Simon le Cyrénéen aide Jésus à porter sa croix

Il arrive un moment où l’on n’en peut plus. C’est alors que nous trouvons quelqu’un pour nous aider. Il n’a pas voulu porter la croix, cet homme qui passait, Mais on l’a forcé. Et pourtant, c’est lui qui sauve le monde ! Heureux celui qui, sans le savoir, porte une part de la souffrance de Dieu.

VI. Véronique essuie le visage de Jésus

Tous les anges sont dans le ciel, mais il y a une femme ici-bas Qui a eu pitié de ce visage défiguré par la sueur et les crachats. Elle a pris son linge et elle a essuyé la face du Seigneur. Regardez ! Ce qui reste sur le lin, c’est le portrait du Dieu vivant, Imprimé dans le sang et dans les larmes.

VII. Jésus tombe pour la seconde fois

Ce n’est pas le bourreau, c’est le poids de la croix qui le fait tomber. La chute est plus lourde, et le cœur est plus las. La route est longue et le but semble s’éloigner. Tombons, s’il le faut, mais tombons vers Dieu.

VIII. Jésus console les filles de Jérusalem

Jésus voit ces femmes qui pleurent et il leur dit : « Ne pleurez pas sur moi, filles de Jérusalem, Mais pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants. » C’est ainsi qu’il nous parle. Oh ! que de raisons nous avons de pleurer !

IX. Jésus tombe pour la troisième fois

« Je suis tombé de nouveau, et cette fois c’est la fin. Je ne peux plus me relever, je reste là, le visage contre terre. » Pitié pour celui qui succombe sous le poids de son propre péché ! Pitié pour le pauvre homme qui a trop promis et qui n’a rien tenu.

X. Jésus est dépouillé de ses vêtements

Voici l’Agneau. On le déshabille. On lui arrache sa tunique, Celle que sa mère lui avait tissée d’une seule pièce. Il n’a plus rien à lui, il est nu comme au jour de sa naissance. On lui a tout pris, il ne lui reste plus que son sang.

XI. Jésus est attaché à la croix

Dieu n’est plus avec nous. Il est là, cloué sur le bois. On tire sur ses bras, on perce ses pieds, on frappe. Celui qui tenait le monde est tenu par quatre clous. Il regarde le ciel et il ne voit que la mort.

XII. Jésus meurt sur la croix

Il a soif. — « Tout est consommé. » — Il crie d’une voix forte. Il n’est pas mort comme un homme, il est mort comme Dieu. Le voile du temple se déchire, la terre tremble. Le centurion s’écrie : « Vraiment, cet homme était le Fils de Dieu ! »

XIII. Jésus est déposé de la croix

Marie, vous recevez votre Fils. Le sacrifice est achevé. Il est redevenu votre petit enfant que vous teniez à Bethléem. Mais quel repos terrible ! Il est mort, et vous vivez. Vous tenez dans vos bras le salut du monde.

XIV. Jésus est mis dans le sépulcre

On a mis le corps dans le tombeau et on a roulé la pierre. Tout est fini. Les disciples s’en vont. Les ennemis s’en vont. Maintenant commence le grand silence du samedi. Mais le grain de blé qui est tombé en terre va porter beaucoup de fruit. Seigneur, faites que nous attendions avec vous la lumière du matin.

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