Dominique Reynié : « Avec des garde-fous illusoires, la France va vers la loi sur l’euthanasie la plus radicale au monde »

Atlantico 8 mars 2026

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Au Canada, 30% des euthanasies concernent des populations défavorisées. En France, 180 000 personnes meurent chaque année sans accès aux soins palliatifs. Pourtant, le projet de loi français sur l’euthanasie, « le plus radical au monde », selon Dominique Reynié, ne prévoit aucun investissement massif dans ces soins. Pire : il impose un délai de 48 heures pour décider de mourir – « sans même laisser le temps de consulter un psychiatre ».

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Dominique Reynié

Atlantico : Votre ouvrage collectif (*) cite le Canada et les Pays-Bas comme exemples de dérives (euthanasie pour troubles psychiques, mineurs, sous-déclaration des cas…). Pourtant, les partisans de la légalisation en France arguent que notre système juridique et notre culture de protection sociale nous mettraient à l’abri de tels excès….

Dominique Reynié : En fait, c’est la même assurance qui s’est exprimée au moment de la légalisation aux Pays-Bas en 2002, au Canada en 2016. En réalité, les assurances données au départ sont toutes balayées ou dépassées. Il y a un mécanisme qu’on identifie clairement dans les pays qui ont légalisé l’euthanasie : C’est le principe de non-discrimination.

Pour l’illustrer, on demande l’euthanasie pour les personnes qui sont “en fin de vie”, dont la maladie est estimée être arrivée à son stade ultime. Et ensuite, une fois que cette justification est donnée, on observe qu’il y a une extension des limites. On les repousse parce qu’en réalité, la médecine nous dit qu’il y a une quasi-impossibilité à définir médicalement, scientifiquement, le terme d’une maladie, l’état final d’une pathologie, avec des estimations qui sont erronées dans des proportions très élevées selon les pathologies. C’est-à-dire qu’il y a des écarts qui vont du quart au trois quarts d’erreur sur un temps donné en ce qui concerne une phase terminale.

Parce que tout simplement, la médecine n’a pas une connaissance fine de la réalité de l’état d’un malade. Et puis on ajoute : la dimension psychique qui n’est pas présente au départ. On passe de souffrance physique sans souffrance psychique à souffrance physique avec souffrances psychiques, et puis on a ensuite les souffrances psychiques seules qui justifient l’euthanasie. En France, dans le débat au moment où nous en sommes, c’est-à-dire deuxième lecture à l’Assemblée Nationale, il y a une grande incertitude sur cette loi. C’est un texte très radical, il faut bien savoir que le texte français, s’il est adopté en l’état, serait le plus radical des pays qui ont légalisé l’euthanasie. Nous serions le dixième pays si nous le légalisions, et nous aurions en l’état actuel le texte le plus radical de tous ces pays au départ.

Les députés sont hésitants et semblent vouloir introduire la souffrance psychique seule être euthanasier, comme justification, à côté des souffrances physiques. Et donc il y aurait par exemple, ce qui est déjà le cas aux Pays-Bas, en Belgique, ou ailleurs, des dépressifs qui pourraient être euthanasiés, ou des malades psychiques qui pourraient être euthanasiés. C’est cette espèce de déplacement qui se fait au nom de la non-discrimination.

Puisque c’est la souffrance qui est le critère, la souffrance s’étend à l’impression de la souffrance, ou à toutes les formes de souffrance. Même la solitude au Canada joue un rôle dans le choix de l’euthanasie. Elle est présentée comme une source de souffrance psychique. C’est une extension qui ne manque pas de se produire mécaniquement.

Qu’apportez-vous comme éléments factuels pour remettre en cause les « garde-fous » que les partisans de la légalisation en France prétendent garantir ?

Je pense qu’il est très difficile de garantir ces garde-fous, puisqu’une fois que la légalisation est adoptée, un législateur à venir peut tout à fait étendre ce qui se passe. Mais supposons que cela n’est pas cohérent, les garde-fous qui sont présentés comme rassurants ne sont pas cohérents avec le fait d’exclure les proches de tout recours. Cela n’est pas cohérent avec le fait que le dossier médical sur la base duquel la commission va délibérer, pour autoriser ou pas l’euthanasie, n’est pas accessible aux membres de la commission qui ne sont pas médecins.

Et donc cela limite le contrôle de la décision médicale aux seuls médecins. L’autre garde-fous qui n’est pas présent, c’est le délai que nous avons. Aujourd’hui dans la loi, nous avons 48 heures pour décider d’être euthanasié et passer à l’acte. C’est le délai le plus court de ce monde qui pratique l’euthanasie. C’est terrifiant. 48 heures ne vous laisse même pas le temps de consulter un psychiatre ou d’avoir un traitement pour éventuellement lutter contre une phase dépressive.

Le contrôle, par exemple, c’est tout à fait impressionnant. Il est prévu de contrôler le respect de la procédure légale pour vérifier que l’euthanasie s’est déroulée conformément à ce qui était prévu. Mais au lieu de le faire avant ce qui a été discuté, le contrôle se fera a posteriori, c’est- à-dire une fois la personne morte.

Tout ça, si vous voulez, ce sont des indications dont on a pensé que les garde-fous. C’est très étonnant, cette radicalité. Il s’agit d’euthanasie et pas simplement de suicide assisté.

Vous évoquez dans cet ouvrage la « guerre des mots ». Quelle est la différence, selon vous, entre euthanasie et suicide assisté ? 

C’est vrai que c’est très important, dans ce débat, de bien nommer les choses. D’abord, ce que j’ai observé c’est que dans la société française on confond tous ces mots, y compris soins palliatifs. Les gens ne savent pas nécessairement faire la différence entre euthanasie et suicide. Ça n’a pas été clarifié par la loi, par le texte, qui lui-même, je le rappelle, n’utilise pas le mot euthanasie et suicide assisté.

Mais « aide à mourir », « accompagnement », ce sont les mots des soins palliatifs. Ce sont les mots pour dire la chose quand on ne veut pas dire qu’il s’agit d’euthanasie et de suicide assisté. Déjà, vous ne le trouvez même pas dans le texte de la loi. Je pense que c’est assez curieux d’avoir une loi qui ne dit pas ce dont il est question et qui donc joue nécessairement sur la confusion des registres de langage. Et enfin, si on prend l’euthanasie et le suicide assisté comme l’idée d’une mort provoquée, cela peut être le même mot, mais pour des choses différentes.

Le suicide assisté est associé à un geste. Malgré tout, vous avez besoin de la conscience claire de la personne qui est associée à l’accomplissement du geste, notamment absorber une substance létale. C’est elle qui l’absorbe. Elle peut être aidée par un médecin, mais c’est la personne qui l’absorbe. Vous êtes dans un état qui ne vous permet pas de participer. Et là, il y a toute une ambiguïté énorme, qui est au Canada une source aujourd’hui de controverse, parce qu’on prend de plus en plus de liberté au Canada avec le consentement de la personne. C’est un travail que nous avons publié sur ce pays récemment sur une note qui n’est pas dans le livre.

C’est une note plus récente sur un retour d’expérience de la part des Canadiens eux-mêmes, où finalement les personnes qui sont dans le coma, ou qui sont âgées, qui ont perdu l’esprit, qui ont des problèmes de maladies neurodégénératives, sont euthanasiées, sans qu’on ait vérifié un consentement qui pouvait avoir été posé a priori dans des directives anticipées, mais qu’on ne peut plus vérifier au moment où on procède à l’acte euthanasique.

C’est un passage majeur, une bascule. Dans les 9 pays qui ont égalisé l’euthanasie, on estime à 240.000-250.000 personnes euthanasiées. C’est énorme ! Ce ne sont pas forcément des individus dans un état de liberté totale et de conscience claire…

Evidemment le suicide existe, mais quand on est à 250.000 suicides principalement ce sont des euthanasies. C’est une caractéristique dans les pays qui ont légalisé les deux. J’ai dit au passage, l’euthanasie et le suicide assistés, à 99%, c’est de l’euthanasie. Cela éclaire sur la façon de provoquer la mort.

C’est une révolution anthropologique. Même si on le prend comme un événement politique, car il s’agit d’une loi, je n’ai pas à l’esprit beaucoup de lois de cette importance depuis qu’existe, en France, un système républicain avec un législateur lui-même très républicain. Il n’y a pas de texte, beaucoup de textes qui ont eu cette importance objective, politique et éthique.

Vous dirigez un think tank libéral, or l’euthanasie est présentée comme une liberté individuelle ultime alors qu’en réalité cela ne relève pas de la liberté mais est bien une révolution anthropologique qui nous affecte tous en tant que société ?

Le libéralisme se distingue, justement, par la prise en considération des effetscollectifs, de l’usage de la liberté. On ne peut pas consommer la vie des autres en usant de sa propre liberté. C’est-à-dire que le libéralisme, là, par exemple, pour passer cette étape de la légalisation de ce qui est présenté comme une liberté individuelle, qui, à ce titre, serait irrésistible. Je peux comprendre cet argument, mais cela va supposer de changer le code de la santé publique, puisque donner la mort est interdit.

Cela va supposer de contraindre les pharmaciens à délivrer une substance létale alors qu’aujourd’hui, leur statut et leur serment le leur interdit. Cela va nous obliger à changer le code pénal, puisqu’aujourd’hui, c’est un meurtre par empoisonnement, l’euthanasie comme le suicide assisté. Cela va nous obliger à faire rentrer un homicide dans la catégorie des gestes non délictueux.

Cela va nous obliger aussi à admettre qu’on ne porte pas secours à une personne en danger, alors qu’aujourd’hui, c’est un délit. Vous voyez, ça va même nous amener à rendre avec une très vieille règle qui a été formalisée au début du XIXe siècle, mais qui est bien plus ancienne, qui est qu’on ne peut pas se prévaloir du consentement d’une personne pour lui donner la mort. Cela n’a jamais été reconnu.

Et pour une raison simple, c’est qu’on ne sait pas très bien quelles sont les raisons qu’il faut que vous demandiez à nourrir à quelqu’un. Cela peut être l’oppression. C’est l’autre aspect, d’ailleurs, sur la question du libéralisme.

Est-ce qu’on peut dire que c’est une liberté de demander à quelqu’un de mettre fin à votre vie parce que vous souffrez atrocement, parce que vous avez des angoisses terribles ? Est-ce que ça n’est pas une forme d’ambiguïté en ce qui concerne la définition de liberté ? 

Vous dites à la fois que cela va remettre en cause plusieurs choses et en même temps, on a l’impression que c’est l’aboutissement d’un vieux projet politique qui remonterait même à la Révolution française…

Je ne trouve pas la tradition conforme. Je ne vois pas la tradition dans laquelle cela s’inscrirait en termes de liberté parce que la liberté individuelle, absolue, peut se comprendre, mais celle-ci, elle requiert, c’était le point d’aboutissement de ma remarque précédente, cette liberté individuelle que quelques-uns revendiquent, elle requiert un changement obligatoire de tout le reste de la société sans que la société a été consultée.

Le code pénal, le code de santé publique, c’est le code pour tous. On va changer notre code pénal, notre code de santé publique, le métier de la médecine pour s’adapter à cette demande et ce changement nous est imposé à tous.

La logique, si vous voulez, ce serait que les défenseurs demandent un référendum, et voilà. À la limite, ce serait plus cohérent. Et d’ailleurs, ils ne devraient pas s’inquiéter du résultat puisque selon les mesures sur lesquelles ils s’appuient, 95% ou 87%, c’est la mesure la plus basse, selon eux, est favorable à ne pas s’inquiéter du résultat du référendum.

Je suis un peu taquin de dire ça, mais c’est quand même l’idée. Sur le fond, on ne peut pas imaginer, il paraît difficile d’imaginer d’imposer à tout un collectif un changement de société sans avoir vérifié le consentement. 

Vous soulignez que 180.000 personnes meurent chaque année en France sans accès aux soins palliatifs, alors que ces derniers pourraient répondre à la majorité des situations de fin de vie. Pourquoi avoir privilégié le débat sur l’euthanasie plutôt que d’investir massivement dans les soins palliatifs ?

On sait en France, techniquement, accompagner les personnes jusqu’à la fin de leur vie lorsqu’elles sont dans une situation de très grande fragilité pour des raisons qui touchent à une pathologie ou en raison de l’âge qui de toute façon vous apporte toutes les pathologies à la fin. On a même en France une vraie spécialité reconnue en matière de soins palliatifs. Spécialité qui comprend l’accompagnement jusqu’à la fin avec la sédation profonde et continue jusqu’au décès qui ne provoque pas la mort mais qui place la personne dans un état de non souffrance qui se prolonge jusqu’à ce que son corps cesse de vivre. Ce sont des soins qui sont apportés. Sur le plan législatif on n’a pas de vide juridique puisque la loi Léonetti de 2005 et la loi Claeys Léonetti de 2016 ont répondu à toutes les attentes. Il n’y a pas d’acharnement thérapeutique. On peut donner des directives anticipées. Ce qui ne fonctionne plus c’est qu’il n’y a pas suffisamment de moyens. Il y a 180.000 personnes qui meurent non pas à cause de l’absence de soins palliatifs. Elles meurent dans des conditions qui ne sont pas celles qu’elles auraient pu connaître si nous avions des soins palliatifs comme il le faut. Comme la population française vieillit, les cas vont se multiplier. Ils vont devenir encore plus nombreux dans les années qui viennent. La Cour des comptes faisait savoir que la moitié des personnes en France qui ont besoin de ces soins palliatifs n’y ont pas accès. Le Canada a fait une étude de sa légalisation de l’euthanasie en 2024. Elle a fait une évaluation pour voir quelles économies réalisées grâce à l’euthanasie et ils sont arrivés à ce résultat officiel de 140 millions de dollars canadiens Donc économiser grâce à l’euthanasie est rentré dans l’esprit général. Elle devient un raccourci quand on n’est pas capable de réunir les moyens financiers nécessairement importants requis pour accompagner les mourants jusqu’au bout.

Je ne dis pas parce que ce ne serait pas recevable, que c’est l’intention du législateur mais je dis que ça peut être le résultat. Il faudrait des milliards pour rattraper le retard parce qu’il n’y a pas de piste pour financer des soins palliatifs. Notre situation financière en matière de santé est catastrophique. Nous avons un surendettement colossal. La pression est considérable avec un tel niveau d’endettement. Par exemple, les Pays-Bas n’ont plus de soins palliatifs. Aux Pays-Bas vous pouvez ne pas être euthanasié mais vous allez vivre votre vie entièrement dans la souffrance.

Vous avez le choix entre souffrir ou être euthanasié, sauf peut-être pour les plus riches. Et c’est ce qui attend la France.

Vous dites dans votre livre qu’au Canada, 30 % des euthanasies concernent des populations défavorisées, souvent pour des raisons financières (coût des soins). En France, où les inégalités d’accès aux soins sont déjà criantes, ne risque-t-on pas de reproduire ce schéma ? Comment éviter que l’euthanasie ne devienne une « solution » pour les plus pauvres, faute de moyens pour se soigner ou d’accompagnement social ? 

Je suis convaincu même que le prix des EHPAD joue déjà aujourd’hui. Par exemple, c’est hors de prix les EHPAD, même quand c’est de mauvaise qualité. Pour beaucoup de personnes modestes, qui ont des parents à charge c’est une situation terrible. Laisser des personnes être confrontées à de tels dilemmes c’est très dur. De plus, la proposition de loi n’autorise aucune clause de conscience pour les établissements hospitaliers, même pas religieux donc ça signifie que partout nous devrons offrir ce service qui est la mort provoquée. Evidemment dans les EHPAD où l’on ne peut plus financer, où une famille a du mal à financer ou ne sait plus comment faire pour se sortir des contraintes qui pèsent sur elle sur le plan économique c’est évidemment quelque chose qui va arriver. Il y a des médecins, dans les pays où on pratique l’euthanasie, qui proposent spontanément l’euthanasie et c’est une façon de régler le problème. Evidemment après il y a des conséquences, il y a des traumatismes qui sont enregistrés dans les familles après l’euthanasie. Il y a des tas de conflits au sein des familles. Il y a même des questions en termes d’héritage qui se posent, c’est un terrible enchevêtrement de malheurs et de suspicions. Il y a la question de la liberté individuelle mais où est le modèle français de solidarité ? Où est l’état de providence là-dedans ?

L’Etat ne donne plus assez d’argent pour les aidants. Les personnes âgées ont du mal à en trouver aujourd’hui aujourd’hui. Elles se reposent beaucoup sur les familles mais les familles sont un peu moins nombreuses qu’avant. Il y a moins d’aidants et ça ce sont des pressions qui sont mécaniques, ce ne sont même pas des pressions idéologiques.

Vous craignez une division entre soignants « pro-euthanasie » et ceux qui refusent de participer à ces actes, comme on l’observe déjà aux Pays-Bas. En France, où le serment d’Hippocrate interdit de donner la mort, comment éviter une telle fracture ? Ne risque-t-on pas de voir des médecins quitter la profession plutôt que de transgresser leurs convictions, comme cela s’est produit dans d’autres pays ? 

Je pense que c’est étonnant qu’on ait laissé au député la liberté de conscience pour voter ce texte qui retire la liberté de conscience à d’autres. C’est étonnant ce privilège des élus qui vont jouir de leur liberté de conscience pour décider pour toute la société, y compris pour ceux qui vont devoir briser leur carrière ou renoncer à l’essentiel. Il y aura des tas de drames et de conflits au sein du corps médical.

On ne peut pas forcer un médecin, un soignant, un infirmier qui veut respecter ses engagements les plus fondamentaux à les transgresser. Là, on va chercher les ennuis sur le point politique. Pour le coup, on met souvent en avant l’idée que l’euthanasie émane d’une demande intime. Peut-être, mais la conscience professionnelle, le respect des serments, ça, c’est aussi très intime.

(*)  « Accompagner ou provoquer la mort ? », publié aux éditions de L’Observatoire sous la direction de Dominique Reynié

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