Mardi, les dés seront jetés: un vote de meute est un vote sans homme.

par Sergyl Lafont Dimanche 22 février 2026.

On veut faire une loi sur la mort, comme si la mort était un décret. On parle de « liberté », de « choix », de « dignité », mais ces mots-là sont des masques. Dès que l’on commence à légiférer sur l’exception, l’exception devient la règle, et la règle devient un fardeau. Il faut ici se méfier de l’éloquence qui simplifie tout et revenir au métier, au geste, à l’homme.

Regardez d’abord le médecin. Son métier n’est pas de juger si une vie vaut d’être vécue ; son métier est de maintenir les conditions de l’existence. Si vous lui donnez le droit de tuer, vous changez la nature de sa main. La confiance du patient repose sur cette certitude : « Cet homme ne me fera aucun mal. » Si cette certitude vacille, l’hôpital devient une administration de la fin, et le soin, une simple gestion de stock. La vraie compassion n’est pas d’éteindre la lumière, mais de rester dans la chambre. On invoque la douleur comme un paravent, alors que la médecine sait déjà la taire par la sédation ; la vraie souffrance que l’on fuit, c’est celle de l’accompagnement. Tenir la main, reconnaître l’homme sous l’agonie, c’est un travail de paysan, patient et obstiné, qui refuse de déraciner ce qui est encore vivant.

En programmant la mort, on vole au mourant son ultime cheminement : ce temps précieux de la relation, du pardon et du dernier échange que nulle procédure technique ne saurait remplacer. Mais pour nous faire accepter ce renoncement, on déploie l’artillerie des nombres. On vous jette à la face des sondages fabriqués, où la question posée contient déjà la réponse voulue. On interroge l’homme bien portant sur sa peur de souffrir, et l’on fait passer son effroi pour une adhésion politique. Ces chiffres sont les béquilles d’un pouvoir qui ne sait plus parler au cœur.

Pourtant, la réalité des chiffres est ailleurs : là où l’euthanasie s’installe, elle devient l’exutoire de la misère. Il y a une pression des familles, des assureurs, les traitements coûtent cher. Le constat est implacable : parmi les personnes euthanasiées, pauvres et solitaires sont sur-représentées. Ce signal envoyé aux plus fragiles est terrible : il leur dit qu’ils sont un poids. Ce n’est plus une loi de liberté, c’est une loi d’élimination sociale et budgétaire qui ne dit pas son nom.

On crée un climat, on sature l’air de certitudes frelatées pour que le député se dise : « La foule le demande, je ne fais que lui obéir. » C’est là le geste de Ponce Pilate : livrer le juste au nom de la clameur publique. C’est ici que le député doit s’examiner lui-même. À l’Assemblée, on vote trop souvent « en meute », l’œil rivé sur le voisin, l’oreille tendue vers la consigne. On se persuade que l’on pourra, le vote passé, se laver les mains de ses conséquences.

Pourtant, ce gouvernement qui vous presse est fragile. Est-il raisonnable de briser l’interdit de tuer — un socle millénaire — pour plaire à un pouvoir qui ne tiendra peut-être pas l’été ? Celui qui livre la vie des plus fragiles pour sauver son propre siège fait un marché de dupe. Car si la main qui tient la seringue est celle du médecin, la main qui autorise le geste est celle du législateur. Et cette main-là, au moment du vote, est terriblement seule. La « discipline de parti » est un vêtement de parade qui ne protège pas du froid de la conscience. Le vote est un acte personnel, inaliénable.

La dignité n’est pas dans l’acte de disparaître, elle est dans le regard que la société porte sur celui qui est affaibli. Plutôt que la rupture de l’euthanasie, la République doit offrir l’abri des soins palliatifs. Un vote de meute est un vote sans homme. Sur un tel sujet, la République n’a pas besoin de soldats dociles, mais de consciences debout. Le député doit savoir qu’une fois la séance levée, il rentrera seul avec son vote. Et ce vote-là, aucun stratège ne l’aidera à le porter s’il devient, dans le silence de la nuit, le poids d’un remords. Le progrès n’est pas d’accélérer l’hiver, mais de construire des abris. Protégez la fragilité, car c’est là votre seul véritable honneur.

Le vote ne lave pas les mains ; il les engage pour toujours.

Vincent van Gogh – Le Portrait du docteur Gachet avec branche de digitale.

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