« La loi sur l’aide active à mourir va être inapplicable », pointe Marie de Hennezel

Interview de Marie de Hennezel sur Radio Notre Dame et RCF Radio le 11 février 2026.

Pierre-Hughes: Bonjour Marie de Hennezel. »

Marie de Hennezel : « Bonjour. »

[00:00:28] Pierre-Hughes : « Merci beaucoup d’avoir accepté notre invitation. Retour au point de départ : après avoir été vidé de sa substance au Sénat, le texte sur l’aide active à mourir revient à l’Assemblée dans la version votée il y a un an par les députés. C’est une loi qui semble attendue par les Français. Pourquoi y êtes-vous opposée ? »

[00:00:46] Marie de Hennezel : « Je ne pense pas qu’elle soit attendue par les Français, parce que je pense que les Français n’ont pas lu le texte de la loi. Bien sûr, si on demande aux gens : « Est-ce que vous êtes en faveur d’une loi pour mourir dans la dignité ? », tout le monde veut mourir dans la dignité. « Pour une aide à mourir ? », tout le monde veut être aidé dans ces derniers moments. D’ailleurs, c’est ce que j’ai fait en tant que psychologue pendant 10 ans en soins palliatifs. Mais est-ce que les gens connaissent vraiment ce qu’il y a dans la loi ? Parce que ce qu’il y a dans la loi n’est pas acceptable. »

[00:01:13] Pierre-Hughes : « Qu’est-ce qu’il y a dans la loi et qui vous choque ? »

[00:01:18] Marie de Hennezel : « Alors, il y a d’abord un délit d’incitation au suicide qui n’a pas été pris. C’est-à-dire, cet amendement… on ne punira pas quelqu’un qui poussera quelqu’un à demander la mort. Il y a un délit d’entrave qui a été pris. C’est-à-dire que, au contraire, si vous essayez de dissuader quelqu’un qui demande à mourir pour des raisons multiples, et bien le fait même de dissuader quelqu’un pourra être puni d’amende ou de prison. »

[00:01:55] Marie de Hennezel (suite) : « Il y a également un amendement qui demandait à ce qu’une personne neutre soit présente au moment de l’injection létale, et bien cet amendement a sauté, et pourtant la présence d’une personne neutre pouvait justement protéger les personnes… »

[00:02:10] Pierre-Hughes : Il n’y aura que le médecin ?

[00:02:12] Marie de Hennezel : Il n’y aura que le médecin et la personne qui demande la mort. et puis il y a aussi un amendement qui demandait à ce que ce soit uniquement des souffrances physiques qui soient éligibles à la demande d’euthanasie ou de suicide assisté. Or ça a sauté également. C’est-à-dire qu’une souffrance psychologique seule permettra de demander la mort. Ça veut dire que des personnes qui souffrent, qui sont angoissées, des personnes qui sont déprimées à la suite d’un deuil, qui ont le sentiment qu’elles n’ont plus leur place dans ce monde, qui se sentent inutiles par exemple, peuvent dire que leur vie est devenue insupportable. Une souffrance psychologique pourra être éligible à la demande. Les gens ne savent pas ce qu’il y a dans le texte, et ce que je conseille vraiment, c’est de lire le texte. Si vraiment on lit le texte, on ne peut pas être en accord avec le texte de loi tel qu’il est.

[00:03:13] Pierre-Hughes : « Et le texte qui continue d’évoluer en ce moment. En commission des affaires sociales lundi, les députés insoumis, écologistes et socialistes ont voté contre un des articles importants de la loi sur les soins palliatifs, hein — il y a deux textes : un sur l’aide active à mourir, l’autre sur les soins palliatifs — et sur les soins palliatifs, il y avait la création de maisons d’accompagnement. Supprimée, donc, en commission. Qu’en pensez-vous ?

[00:03:36] Marie de Hennezel : Alors vous voyez, on dit que c’est une loi d’égalité, mais c’est une loi qui va être profondément inégale et injuste. Dans les départements dans lesquels il y a des soins palliatifs, les gens auront effectivement le choix entre être soulagés avant de mourir ou demander la mort. Mais dans les 20 départements qui n’ont pas de soins palliatifs, les gens n’auront pas le choix. S’ils sont pauvres, s’ils sont un peu abandonnés par leur famille — ce qui existe maintenant de plus en plus —, s’ils n’ont pas de relation médicale, et bien craignant de souffrir, ils n’auront pas d’autre choix que la possibilité, effectivement, de demander un suicide assisté ou une injection létale. Ce qui prouve bien qu’il n’y a pas de justice. »

[00:04:21] Pierre-Hughes : On entend votre opposition, Marie de Hennezel, à ce texte. Et pour autant, vous le disiez au début de cet entretien, les Français souhaitent une fin de vie digne. Et pour beaucoup de Français, une fin de vie digne, c’est une aide active à mourir ?

[00:04:33] Marie de Hennezel : Non, c’est faux. Et vous avez aussi un sondage de Fondapol qui montre que justement les Français sont extrêmement divisés là-dessus, parce que ce que les gens veulent, c’est ne pas souffrir, ne pas être prolongés. Ils veulent être accompagnés, ils veulent être soutenus dans leurs derniers moments. C’est ça que les gens veulent. Ils ne veulent pas une injection létale. Alors vous savez, « aide à mourir », c’est une perversion sémantique. Pourquoi on n’utilise pas les bons mots ? Pourquoi on ne parle pas d’euthanasie ? Pourquoi on ne parle pas de suicide assisté ? Ces mots font peur, alors on va parler d’aide à mourir. Mais bien sûr que tout le monde veut être aidé à mourir, bien sûr ! Tout le monde veut être accompagné.

[00:05:20] Pierre-Hughes : Ça, vous en parlez depuis très longtemps vous-même, de l’accompagnement des personnes en fin de vie. Est-ce que quelque part ce n’est pas une loi du non-accompagnement ? La société étant incapable d’accompagner, il y a cette loi ?

[00:05:31] Marie de Hennezel : Voilà, la société est incapable d’accompagner. Et puis vous savez, en tant que psychologue, je sais qu’il y a autre chose qui aide à mourir : c’est la parole. La parole délivre. Les derniers échanges entre un proche peut permettre justement de mourir sans aucune intervention médicale, parce que les personnes qui sont au seuil de la mort, elles attendent cette parole qui va justement les délivrer. Ça peut être une parole d’amour, une parole de pardon… Vous voyez, je plaide pour la parole qui délivre. Or là, vous savez que dans le texte de la loi — il faut que les gens le lisent, le texte — les proches ne pourront pas être présents au moment de l’injection ou du suicide, de l’absorption du produit. Pour moi, c’est une loi qui va entraîner des situations inhumaines. Et je vais vous dire : elle va être inapplicable. Parce qu’une loi, on peut la voter, mais après il faut voter des décrets d’application.

[00:06:33] Pierre-Hughes : Comment ? Elle va être inapplicable cette loi ?

[00:06:38] Marie de Hennezel : Les soignants s’opposeront. Ils seront impliqués dans un processus, dans un protocole qu’ils vont refuser.

Et d’ailleurs Claire Fourcade, qui était à ce micro la semaine dernière, disait que elle était prête au délit d’entrave s’il fallait qu’elle soit condamnée. C’est deux ans de prison et 30 000 € d’amende, elle serait condamnée et elle ne l’appliquerait pas.

Elle n’est pas la seule, et donc, je vous dis que cette loi va être inapplicable. Ca va créer un désordre épouvantable dans les services hospitaliers. Je voudrais que les gens lisent et connaissent la loi. »

[00:07:13] Pierre-Hughes : Cet écart entre le personnel soignant qui accompagne les personnes en soins palliatifs et qui sont majoritairement opposés à ce texte de loi, et la société française qui semble — et évidemment tout est dans le « semble » — favorable à ce texte de loi, il est aussi dû au fait que la plupart des Français ne connaissent pas la mort, ou la mort est très très loin. Ça, c’est quelque chose que vous dites depuis très longtemps, Marie de Hennezel. Est-ce que il y a pas là, dans cette loi justement, la concrétisation de l’inconnu de la mort ? On a envie de la pousser et de la réduire à portion congrue, puis on profite du fait que les gens ont peur de parler de ce sujet ?

[00:07:53] Marie de Hennezel : Bien sûr, on est dans une société du déni de la mort. Donc évidemment, cette façon d’écarter la question de la mort, de ne pas réfléchir à cette fin, que nous sommes tous mortels. Si nous étions dans une société dans laquelle on méditait sur ce fait qu’on était mortel… par exemple, un des signes qui montre que les gens sont dans le déni de la mort, c’est que les directives anticipées sont très très peu répandues. Vous savez qu’il y a très peu de gens qui ont écrit ce qu’ils souhaitaient pour leurs derniers moments.

Ce qui se passe actuellement est incompréhensible.

Et vous savez qu’il y a beaucoup de personnes qui pensent aussi que, effectivement, donner la mort c’est… vous savez que ça va être beaucoup plus facile de demander la mort que de demander un rendez-vous avec un spécialiste. Nous savons ça aussi. Donc il y a manifestement aussi des questions économiques derrière cela. Vous savez que dans un de mes livres qui s’appelle Nous ne nous sommes pas dit au revoir, j’avais interviewé il y a 20 ans Monsieur Caillavet, qui était président de l’ADMD et sénateur en faveur de la loi sur l’euthanasie, et il m’avait dit : « Marie, dans 20 ans, les jeunes ne voudront plus payer pour les vieux et nous aurons une euthanasie économique. » Je crois que nous y sommes.

[00:09:25] Pierre-Hughes : Marie de Hennezel, l’enjeu il est aussi d’habiter le moment de l’agonie, le moment des derniers instants, des dernières semaines, des derniers jours ?

[00:09:33] Marie de Hennezel : Vous savez, l’agonie… bien sûr, il y a des maladies qui ont des fins de vie difficiles et là, il faut effectivement soulager. Vous savez que la définition des soins palliatifs, c’est ne pas abandonner. Un médecin doit s’engager à ne pas abandonner son patient, c’est-à-dire donner tout ce qui est nécessaire et notre loi actuelle, la loi Claeys-Leonetti, le permet pour que des personnes ne souffrent pas. Mais tout le monde ne souffre pas d’agonie. Vous avez des personnes très âgées — c’est d’ailleurs l’objet de mon prochain livre — qui, arrivant à la fin de leur vie, sentant qu’elles ont fait leur vie, et n’ont plus faim ni soif, et demandent tout simplement à ce qu’on respecte leur refus de s’alimenter. Elles veulent glisser doucement dans la mort comme une petite bougie qui s’éteint. Or, on va préférer proposer à ces personnes de mourir d’une injection ou de l’absorption d’un produit létal plutôt que de respecter, en fait, ce glissement qui est serein, qui est consenti par des personnes très âgées. C’est un angle mort complet du débat, parce que c’est un nombre incroyable de personnes qui vont être dans cette situation avec la pyramide des âges. C’est l’objet de mon prochain livre, qui s’appelle La mort sereine, et qui paraîtra en mars. On aura peut-être l’occasion d’en reparler.

[00:11:00] Pierre-Hughes : Mais si on vient justement à ces derniers instants, à l’inquiétude de la mort, c’est peut-être aussi lié à notre inquiétude spirituelle sans être religieuse, c’est peut-être au fait qu’on ne se prépare pas assez à la mort, Marie de Hennezel ?

[00:11:13] Marie de Hennezel : Oui, je pense que effectivement, on la met de côté. Je pense que cette réflexion sur sa finitude est quelque chose qui permet justement peut-être de vivre le travail du trépas. Vous savez que c’est un psychanalyste qui avait nommé ce travail que font les gens qui sentent qu’ils vont mourir, et qui est un travail dans lequel ils veulent vraiment déposer des dernières paroles, les derniers gestes, les derniers regards qui vont leur permettre justement de mourir. Si on n’a pas accompli ce travail, pour lequel il y a d’ailleurs une énergie absolument incroyable qui arrive chez des personnes qui sont tout à fait épuisées…On voit des personnes qui attendent une dernière visite pour pouvoir partir. Les gens se rendent compte que pour partir, il faut être en paix, en paix avec son entourage, en paix avec sa vie. Et c’est ce travail de mise en paix qui est le travail du trépas.

[00:12:20] Pierre-Hughes : Le risque, si la loi sur la fin de vie venait à passer, c’est aussi la division au sein de la famille. Puisque des enfants pourraient ne pas être d’accord sur le choix de leurs parents, comment voyez-vous cela ? Quelle place pour les proches ? »

[00:12:35] Marie de Hennezel : Mais les proches sont complètement écartés du texte de la loi. Ils seront laissés à la porte. On les laissera à la porte, puisqu’ils ne pourront pas être présents au moment de l’injection. On ne se rend pas compte de ce que ces proches vont vivre ensuite. Vivre en sachant qu’un parent a demandé le suicide assisté ou l’injection…il y aura de la culpabilité. Ce sont des proches qui vont faire des cauchemars. Vous savez, moi, en tant que psychologue, j’ai reçu des personnes qui avaient été impliquées dans le suicide assisté d’un parent en Suisse : ce sont des mois et des mois de culpabilité, d’ambivalence. On ne se rend pas compte de l’impact de cette solution, qui est une solution violente.

[00:13:28] Pierre-Hughes : Est-ce que parmi vos collègues qui travaillent justement sur la fin de vie, il y a un consensus ? Est-ce qu’ils sont tous aussi opposés que vous à ce texte de loi aujourd’hui ?

[00:13:38] Marie de Hennezel : « Mais les professionnels de santé, dans leur grande majorité, sont opposés; nos collègues psychologues, bien sûr ! Parce que notre métier, c’est d’écouter des personnes en détresse, des personnes qui ont des idées suicidaires. C’est normal d’avoir des idées suicidaires quand on est en fin de vie. Mais quand on les écoute, on voit qu’elles changent d’avis. Il y a une ambivalence fondamentale… On peut désirer mourir le matin et ne plus le vouloir le soir. Et cette ambivalence, elle ne sera pas respectée. J’ai même entendu Monsieur Falorni dire en commission que si une personne avait un doute au moment de l’injection, on l’aiderait à « aller jusqu’au bout »! Ça veut dire que l’on n’aura même plus la possibilité de revenir en arrière au dernier moment. On sera emmené par le processus. C’est terrifiant!

[00:14:32] Pierre-Hughes : Yaël Braun-Pivet, la présidente de l’Assemblée nationale, dans chacune des interviews qu’elle donne, dit qu’elle espère de tout cœur que la loi sera votée avant l’été. Pourquoi un tel empressement selon vous ?

[00:14:47] Marie de Hennezel : On va se dire : voilà une loi qui va être une grande loi consensuelle dans un pays où les députés ne sont même pas d’accord sur un budget…et bien, ils vont tous être d’accord finalement pour donner la mort.

Et je dirais, ça va être la grande loi du Président de la République. Une loi finalement pour donner la mort plutôt que de permettre aux gens d’être soulagés, accompagnés jusqu’au bout. »

[00:15:16] Pierre-Hughes : Pour vous, en résumé Marie de Hennezel, qu’est-ce qu’une fin de vie digne ?

[00:15:21] Marie de Hennezel : C’est un respect du désir de la personne de ne pas souffrir, de ne pas être prolongée, d’être accompagnée, de pouvoir justement dire les dernières paroles à ses proches et le sentiment aussi d’avoir accompli… d’avoir pu dire un mot ou deux à ceux qui sont ses proches, à ceux qui sont autour. C’est ce qu’on appelle une mort digne. Mais ceci dit, il faut réfléchir sur le terme de dignité.

[00:15:52] Pierre-Hughes : Parce qu’en fait, en tout cas la définition que vous nous avez donnée, la loi Claeys-Leonetti y répond absolument.

[00:15:58] Marie de Hennezel : Mais elle n’est pas appliquée ! Parce que les médecins ne la connaissent pas, ne sont pas formés. Vous savez que la formation aux soins palliatifs est extrêmement pauvre dans les études de médecine. Donc on préfère passer à autre chose, on préfère donner la mort plutôt que d’apprendre à accompagner la vie jusqu’au bout. »

[00:16:17] Pierre-Hughes : Votre livre s’appelle La mort sereine, il paraîtra donc au mois de mars prochain chez Actes Sud. C’est un livre qui se veut aussi être un guide, une réflexion ?

[00:16:28] Marie de Hennezel : Oui, c’est une réflexion sur ce que j’appelle « la mort sereine » des personnes très âgées. C’est-à-dire comment on peut, effectivement, accompagner ce glissement vers la mort quand les gens n’ont plus d’appétit de vivre, sans pour autant leur donner une injection létale. C’est respecter le processus naturel de la vie qui s’éteint.

[00:16:50] Pierre-Hughes : Merci Marie de Hennezel d’avoir été notre invitée ce matin sur l’antenne. Je rappelle votre dernier ouvrage, enfin celui qui va paraître, La mort sereine, chez Actes Sud en mars prochain. Très bonne journée à vous.

[00:17:04] Marie de Hennezel : « Merci à vous. »

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