No Kids, euthanasie : même combat

Atlantico 25 janvier 2026

https://atlantico.fr/article/decryptage/no-kids-euthanasie-meme-combat-wagons-trains-SNCF-parents-enfants-societe-fin-de-vie-vulnerabilite-bruit-grand-age-proposition-de-loi-education-famille-France-Gabrielle-Cluzel

Derrière l’apparente banalité des wagons « No Kids » dans les trains de la SNCF se dessine un basculement culturel beaucoup plus profond. Cette mise à distance des enfants révèle une société de plus en plus rétive à toute forme de vulnérabilité, qu’il s’agisse de l’enfance ou du grand âge. Le mouvement No Kids et la promotion de l’euthanasie relèvent d’une même logique : celle d’un monde obsédé par le confort, l’autonomie et l’effacement de tout ce qui dérange.

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Gabrielle Cluzel

Atlantico : Les wagons « No Kids » de la SNCF ont été présentés comme une simple mesure de confort pour certains voyageurs. En quoi cette évolution est-elle pourtant révélatrice d’un basculement culturel et sociétal plus large ? La tendance du No Kids se banalise-t-elle de plus en plus dans la société (dans les hôtels, dans les lieux de vacances…) ?

Gabrielle Cluzel : À première vue, cette séquence semble correspondre à la formule “beaucoup de bruit pour rien”. La SNCF a rétorqué que les wagons No Kids ne concernaient que 8 % des sièges du train. Mais en réalité, cette décision est extrêmement symptomatique et envoie un signal très fort.

Avant l’été, la tendance No Kids concernait des clubs de vacances qui refusaient les enfants. Il s’agissait d’établissements privés qui ont la liberté d’agir comme ils le souhaitent. Mais la SNCF a un rôle de service public. A travers cette décision des wagons No Kids dans les trains, le service public parle de confort à atteindre en excluant les enfants.

J’observe que nous vivons dans une société où la question de la discrimination est omniprésente. Le monde médiatique est saturé par des dénonciations de discriminations de toutes sortes. Pourtant, cette forme particulière de discrimination – cette puerophobie, pour reprendre un terme d’inspiration latine – ne dérange visiblement personne. Les réactions sur les réseaux sociaux m’interpellent vivement. Beaucoup jugent cette décision parfaitement normale et ne perçoivent pas les implications qu’elle entraîne. Il y a évidemment un lien avec la loi sur l’euthanasie. Cela m’évoque la phrase de Ernest Renan à propos de l’homme qui naît orphelin et meurt célibataire. Aujourd’hui, notre société est entrée dans le règne de l’adulescentocratie. Nous vivons dans un monde d’adulescents, parfois jusqu’à 50 ou 60 ans, car la bascule réelle dans l’âge adulte intervient lorsqu’un individu devient parent à son tour.

Renoncer à être parent et refuser les enfants est un moyen de rester adulescent. Un adulte qui fait ce choix refuse alors les deux extrémités de la vie. Il ne veut plus des enfants et ne veut plus non plus des personnes âgées, qui sont en réalité ses parents ou ses grands-parents. L’adulescent refuse tous ceux qui peuvent l’obliger à faire un effort au détriment de son confort, ne serait-ce que par leur simple présence.

Les enfants dérangent parce qu’ils font du bruit. Le spectacle de la fin de vie dérange peut-être parce qu’il renvoie à la propre finitude de chacun, ou à un certain délabrement physique jugé difficile à regarder.

Ces deux parties de l’existence ne sont plus tolérées et sont reléguées hors du champ social. Cette logique est liée et profondément choquante.

Les défenseurs du mouvement No Kids ont souvent tendance à dire que les enfants sont mal élevés, qu’il est difficile de les supporter et que les parents devraient mieux les éduquer. 

Alors que la natalité est en berne, les parents sont soumis à des injonctions de toutes sortes. Les parents doivent s’occuper de leurs enfants de mille façons différentes. C’est un investissement total. Dès la grossesse, tout est ultra-médicalisé. Il faut ensuite offrir des vacances, des activités, des anniversaires formidables. S’y ajoutent des injonctions écologiques, économiques, et maintenant les enfants ne sont finalement plus les bienvenus dans les trains. Cela correspond à un signal évident de dénatalité.

Sous prétexte que les enfants seraient mal élevés, on oublie que c’est aux adultes de les élever. Il y a aussi un refus de l’éducation des enfants. L’autorité a été mise à bas, notamment depuis Mai 68, ce qui explique que certains parents eux-mêmes n’aient pas été élevés. L’autorité est devenue difficile à exercer. Si l’on souhaite rester uniquement dans le plaisir avec un enfant, on le gâte, on fait des activités ludiques avec lui, mais on ne le gronde pas, on ne le contraint pas. 

Notre monde écolo-végan, pourtant antispéciste, a oublié qu’un enfant est comme une jeune plante : il lui faut un tuteur. Même cet effort d’éducation rejoint ce refus général de faire un effort. En réalité, tout est lié. C’est un serpent qui se mord la queue : moins on a d’enfants, plus on est démuni face à eux. Les parents ne savent pas comment les élever. Ces enfants deviennent insupportables et comme ils sont de plus en plus difficiles à supporter, les parents font de moins en moins d’enfants. Notre société est prise dans un cercle vicieux tragique.

Les wagons No Kids de la SNCF ne s’inscrivent-ils pas en réalité dans la même logique qu’une société persuadée que l’euthanasie est un progrès sociétal et qui s’imagine que le confort pourrait en soi donner un sens à la vie ? En quoi le mouvement No Kids et l’euthanasie relèvent-ils, selon vous, d’une même logique culturelle ?

Le mouvement No Kids et l’euthanasie partagent bien une même logique culturelle. Notre société refuse tout ce qui contrevient au confort. Notre société serait ainsi réservée à des individus ayant entre 18 et 70 ans, autonomes et donc susceptibles de n’occasionner aucune nuisance, aucun effort, aucune peine, ne serait-ce que par la sollicitation des sens, de l’ouïe, de la vue pour autrui.

Je suis très frappée par le fait que l’on nous parle sans cesse de diversité alors que la diversité des âges est manifestement très mal tolérée. Une tranche d’âge très étroite est acceptée dans la société, tandis que les deux autres sont exclues.

Il est assez étrange de constater que ceux qui défendent le vivre-ensemble, la diversité et l’enrichissement par l’autre ne se manifestent nullement lorsqu’il s’agit de ces deux extrémités de la vie, de ces deux générations. Sur la question des wagons No Kids, il y a eu une relative unanimité politique, ce qui n’est pas le cas pour l’euthanasie. Évidemment, ceux qui prônent ces valeurs oublient qu’un jour, ils seront eux-mêmes âgés. Pour ne plus embêter le monde, ils songent à se faire euthanasier. Mais entre l’entrée dans le vieillissement et la fin de vie, il existe une période de dépendance, sauf à imaginer que toutes les barrières sautent, ce qui est possible, et que l’euthanasie soit autorisée très tôt, à des âges précoces. Il y aura donc nécessairement une phase de dépendance pour ces personnes. Cela interroge également sur le financement des retraites.

Il n’est pas anodin de constater que les animaux sont admis dans les wagons des trains, mais pas les enfants avec la tendance No Kids et le choix de la SNCF. Cela en dit long sur notre état d’esprit. Un animal qui fait du bruit pendant un long voyage n’est pas tellement plus confortable qu’un nourrisson qui pleure. Lorsqu’un nourrisson pleure dans un train parce qu’il a une otite, ce n’est pas une question d’éducation. Ces pleurs sont incompressibles. La question des nuisances sonores provoquées par les enfants dans les transports en commun n’est pas entièrement liée à l’éducation. Ce ne sont ni les chiens, ni les chats, ni les poissons rouges, ni les hamsters qui financeront les cotisations retraite de ces adultes qui n’auront pas voulu supporter les enfants des autres, mais qu’ils accepteront pourtant volontiers lorsqu’il s’agira de percevoir leurs pensions. En cela, la situation est profondément paradoxale.

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