Accepter l’ennui pour être vivant!

par Sergyl Lafont.

« On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration contre toute forme de vie intérieure. »

Georges Bernanos
La France contre les robots.

Année après année, nous évoluons dans un monde qui nous distrait de plus en plus de l’essentiel : c’est-à-dire, de nous-même ! Plongés dans ce tourbillon de stimulations perpétuelles, nous nous perdons et en oublions qui nous sommes.

Nous sommes cernés par un environnement numérique toujours plus envahissant, qui voudrait nous faire croire que le monde va s’arrêter de tourner si nous nous déconnectons ne serait-ce qu’une heure. Immergés dans un océan de sensations visuelles et auditives, nous y ajoutons les stimuli gustatifs d’une alimentation de plus en plus manipulée en molécules procurant des sensations fortes, nous conduisant lentement mais sûrement à l’obésité qui envahit notre monde.

Dans un tel contexte, les neurones de notre cerveau s’habituent à cette hyperstimulation constante. Or, la course aux excitations sensorielles est un marché ultra juteux. Cette quête du plaisir instantané, soutenue par une communication marketing omniprésente, génère un business colossal et alimente la guerre du pouvoir et du profit, avec toutes les conséquences délétères que nous connaissons sur la qualité de vie et dans le monde du travail.

Sans cet incessant flux d’artifices, nous ressentons très vite un malaise, une pénible sensation de manque. C’est cette carence qui provoque chez nous une quête compulsive de stimuli, peu importe leur nature. Nous sommes donc perpétuellement tirés hors de nous-même, nous nous oublions et nous nous vidons de notre propre substance. Nous nous transformons ainsi progressivement en machines à consommer des sensations afin de répondre aux besoins pressants de notre chimie interne, à l’affût de la moindre source d’excitation.

Nous en arrivons même à nous persuader que seules les excitations sensuelles sont source de joie. Si nous nous coupons de tous ces gadgets et échappatoires, la sensation de manque se métamorphose en ennui. Paradoxalement, plus nous sommes entourés de dispositifs pour stimuler nos sens, et plus nous devenons vulnérables et sujets à cet ennui, laissant la mélancolie nous gagner, notre goût de vivre s’éteindre, notre flamme intérieure partir en fumée.

Il est donc grand temps de nous désintoxiquer de tout cela pour notre propre bien. L’ennui, une fois accepté, est la porte de sortie. Il nous oblige à rompre cette dépendance et à retrouver notre intérêt pour les choses simples et naturelles qui nous entourent : les objets familiers de la maison, le temps qu’il fait, les nuages et les oiseaux… mais aussi toutes ces personnes qui sont là, près de nous, et que nous ne prenons jamais le temps de connaître.

Observer ce qui nous entoure, rompre la glace avec un inconnu en attendant un bus ou dans un bar, ne fait certes pas tourner le business des marchands qui dirigent notre monde de marionnettes. Cependant, cela nous réconcilie avec nous-même, avec la source de notre être, avec le réel de notre existence et toutes les beautés simples et vraies que le monde de l’art sublime.

Nous nous éloignons alors de cet étalage commercial polluant et sournois qui confisque notre existence au profit de distractions éphémères. À la faveur d’un instant de lucidité, nous cessons de nous demander : à quoi bon vivre ?

Se promener, échanger avec nos frères humains, admirer la nature ou les constructions de notre ville si nous sommes citadins, sont des sources gratuites et inépuisables de ressourcement. Même le soi-disant mauvais temps n’est pas mauvais en soi et peut être la source de surprises gratifiantes, puisque la pluie engendre des spectacles inattendus qu’il nous faut apprendre à regarder, et, pourquoi pas, photographier !

Ainsi en me promenant il y a quelques jours dans le magnifique Hôtel-Dieu de Lyon, ai-je pu surprendre de surprenants jeux de reflets de lumière que j’ai tenté de capter avec mon smartphone. (Oui, j’ai un smartphone comme tout le monde, mais on peut aussi se servir de cet engin pour capter la nature…)

Cet effort pour se reconnecter n’est pas seulement un gain personnel. C’est également un acte de résistance pour notre planète, puisque cette hyperconsommation est largement responsable des maux qui menacent notre Terre nourricière.

Acceptons donc l’ennui, et ouvrons nos yeux !

————————————————————————–

Laisser un commentaire