La puissance et la peur

François Guinot

Editions du Cerf. 2021 -P 461-463.

Les hasards de la reproduction  traditionnelle insupportent ceux qui entendent prouver leur capacité à s’en libérer. Les technologies le permettent. Les embryons dûment sélectionnés peuvent se voir retrancher ou ajouter certains caractères en fonction du désir parental. Le « bébé à la carte » naitra dans les laboratoires, choisi comme on le fait d’une voiture, en fonction de sa robustesse, de sa couleur, de sa taille, de sa puissance… Un être naitra, dont des caractéristiques voulues par d’autres êtres humains détermineront des éléments de sa personnalité. Le hasard, qui présidait à la naissance traditionnelle était, avec ses risques, une astuce de l’Évolution pour garantir la diversité de l’espèce. Des hommes s’arrogent le pouvoir de contrer cet « incognito de Dieu », appelé hasard. Si des pressions sociales orientent fortement les caractères souhaités, en faveur d’un sexe, d’une taille, de la couleur des yeux, la diversité sera en péril. Si se répand la possibilité de manipulations génétiques pour plus d’intelligence ou pour une longévité accrue, quels parents résisteront sans être cloués au pilori de leur ringardise? La PMA était une avancée technologique majeure pour répondre au souhait de couples infertiles d’avoir un enfant. L’ouvrir aux couples fertiles pour leur permettre la construction eugénique d’un enfant est une régression. Chasser le hasard paraît progressiste, se hasarder à le remplacer relève de l’apprenti sorcier. Les variants génétiques à l’origine de handicaps intellectuels sont de mieux en mieux connus. En revanche, la connaissance de ceux, innombrables, qui favorisent l’intelligence est d’une pauvreté aggravée par sa complexité. Les parents  » progressistes « , qui rencontrent des problèmes à la suite des traitements de la dysphorie du genre de leurs enfants, seront un jour rejoints par ceux qui auront à défendre devant les leurs les choix des caractères imposés.

Parce qu’elles rendent tout possible, les technologies incitent chaque communauté particulière à exiger d’avoir le droit d’y recourir. Rien de plus progressiste en apparence. Le présent récit ne se prête pas à de longs commentaires sur la PMA ou la GPA pour tous et toutes, très présentes dans l’actualité. On est surpris cependant que les limites régulièrement affirmées soient toujours repoussées, et que l’on puisse décrire avec raison le Comité Consultatif national d’Ethique (CCNE) comme le jardin d’acclimatation de la prochaine transgression. En 2017, il considère qu’il ne faut pas s’engager dans un processus qui organiserait l’absence de père (…), car on ignore encore aujourd’hui comment les sujets concernés vont se construire dans ces nouvelles situations ». Le CCNE en fait « un point de butée ». Trois ans plus tard, la butée a disparu! Des enfants sans père, des enfants sans mère seraient donc un progrès ? Il en existe assez, privés naturellement d’un parent, pour savoir leurs souffrances ou leurs déséquilibres. En 1998, Élisabeth Guigou, ministre de la justice, lors de la discussion de la loi instaurant le pacte civil de solidarité, le PACS, disait « avec la plus grande fermeté que le droit à avoir la vie sexuelle de son choix ne doit pas être confondu avec un hypothétique droit à l’enfant… qu’un couple hétéro ou homosexuel n’a pas le droit d’avoir un enfant en dehors de la procréation naturelle qui, elle, implique nécessairement un homme et une femme… que la PMA remédie à l’infertilité pathologique d’un couple composé d’un homme et d’une femme… elle n’a pas pour but de permettre des procréations de convenance sur la base d’un hypothétique droit à l’enfant… ». Ses fortes paroles étaient mensongères, selon son propre aveu en 2013. La fin justifiait les moyens, dit-elle, il fallait faire passer le pacte. Une telle petitesse politique sur des questions aussi essentielles est une infamie.

On a le devoir de s’interroger sur l’enfant devenu un objet, la filiation rendue caduque, le corps marchandisé de la femme. Encore faut-il ne pas le faire trop fort sous peine d’être excommunié de l’église progressiste. La transgression devient un conformisme. Pierre Bergé disait ne pas voir de différence entre le prolétaire louant ses bras et la femme louant son ventre pour une GPA. Cette phrase ignoble prouve un mépris sans nom pour celles qui s’y trouvent contraintes. Le marché des ventres féminins tient ouvertement salon à Paris en 2020. Canadiens, Ukrainiens, Espagnols, actifs sur le créneau porteur de la GPA, officiellement interdite en France, vantent impunément les mérites de leurs organisations à la porte Champerret. La GPA est légale en Russie depuis 2011. Deux mille enfants seraient nés par mères porteuses en 2019, dont un bon nombre pour  » l’exportation ». ¹

Comment oublier la misère de ceux, qui pour survivre, vendent leur sang ou leurs organes, ou sont obligés à se mutiler par des maffieux régnant sur le marché des greffons? 10% des soixante-six mille reins transplantés dans le monde proviennent de trafics.

Le droit n’est pas fait pour organiser la permissivité. Il impose des limites pour sauvegarder la cohésion d’une société, en fonction de l’idée qu’elle se fait de la personne humaine.

La loi française de bioéthique en préparation prévoit l’autorisation d’embryons chimères animal-homme, pour parvenir demain à ce qu’un fœtus animal produise des organes humains. Belle idée en théorie. Mais qu’adviendra-t-il après-demain de cette technologie mise au service d’autres objectifs ? La loi confirmera-t-elle la possibilité de concevoir des  » bébé-médicaments  » ? Lorsqu’un enfant souffre d’une maladie incurable, un bébé serait conçu, son embryon sélectionné pour être indemne de la maladie et susceptible de soigner son aîné à partir de cellules souches. Mesurons-nous combien est lourde pour notre civilisation la question éthique d’un embryon humain conçu comme moyen ?

Mesurons-nous la rupture dans l’unité de l’espèce humaine qui serait provoquée par la  » Singularité  » ?

La liste est longue des inepties formulées en dehors de leur spécialité par des prix Nobel évoquant l’avenir de l’humanité. Leur lecture vaccine contre la soumission aveugle à des intelligences supérieures. Ray Kurzweil en est une, Elan Musk pareillement. L’un ambitionne la place de Dieu le Père en créant le post-humain. L’autre, nouveau Noé, envisage d’embarquer dans son arche voguant vers Mars, les êtres rayonnant de l’intelligence de l’IA forte, qui fuiront la médiocrité des humains et les dangers de la planète Terre pour bâtir un monde nouveau. De telles démesures ne sont pas à la mesure des problèmes des dix milliards d’humains à venir. Leur perfectibilité mérite mieux que ces reniements, et demande assez d’efforts énormes pour ne pas nous laisser égarer dans les rêves portés par l’hubris monstrueuse de quelques-uns.

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