Fin de vie : vers un basculement éthique et anthropologique

Solène Grange Publié le 05 Juin 2025

Le 27 mai dernier, l’Assemblée nationale a franchi un cap inédit en adoptant en première lecture la légalisation de l’euthanasie et du suicide assisté. Derrière le vernis d’un prétendu « droit à l’aide à mourir », ce texte consacre un basculement anthropologique majeur, où le soin cède la place à la mort médicalement provoquée.  

Le 27 mai dernier, l’Assemblée nationale a adopté en première lecture la proposition de loi instaurant un « droit à l’aide active à mourir ». Derrière celui-ci se cache une double réalité : la légalisation de l’euthanasie et du suicide assisté. Sur 561 votants, 305 députés ont voté pour, 199 contre et 57 se sont abstenus

Chez Les Républicains, 34 des 49 votants se sont opposés. Le Pr Philippe Juvin, médecin urgentiste, a été l’un des plus actifs dans l’hémicycle : « Légaliser l’euthanasie dans un pays qui n’a pas généralisé les soins palliatifs est irresponsable », a-t-il alerté. Pour lui, cette loi consacre une logique de facilité, au détriment du soin. 

Des retournements

Du côté du Rassemblement national, la ligne est restée majoritairement hostile (101 contre, 19 pour). Christophe Bentz a dénoncé un texte qui « efface la fragilité humaine plutôt que de la protéger ». Des élus centristes ont changé d’avis : Maud Gatel (MoDem) s’est rétractée après avoir écouté médecins et bénévoles. Le député Cyrille Isaac-Sibille (MoDem) a dénoncé un texte « trop individualiste, hédoniste et utilitariste ». 

À gauche, quelques voix discordantes se sont fait entendre : Dominique Potier (PS) et Stéphane Peu (PCF) ont mis en garde contre une loi qui frappera les plus pauvres. Une députée insoumise, Sophia Chikirou, a exprimé son « doute moral » sur les conséquences anthropologiques d’un tel texte. 

Près de 2 600 amendements ont été débattus en huit jours et reposent sur une formulation floue et lourde de conséquences : autoriser « une personne qui en a exprimé la demande à recourir à une substance létale ». La méthode privilégiée sera l’auto-administration, c’est-à-dire le suicide assisté ; l’euthanasie par un professionnel de santé n’intervenant que si la personne est physiquement incapable d’agir seule. 

Cinq critères doivent être remplis pour y avoir accès mais la notion de « phase avancée » reste médicalement floue : selon la Haute Autorité de Santé, elle correspond à « un processus irréversible marqué par une dégradation de l’état de santé », sans consensus sur ce que cela signifie à moyen terme. 

Certains amendements visant à restreindre l’accès (exclusion des personnes sous curatelle, atteintes de troubles cognitifs, etc.) ont été rejetés. Les experts estiment qu’un million de personnes pourraient être concernées. 

Le délit d’entrave

Les députés ont également approuvé la création du « délit d’entrave » concernant la pratique de l’euthanasie. L’article 17 du texte prévoit explicitement des sanctions pour toute tentative d’empêcher ou de dissuader une personne de recourir à l’aide à mourir, même en ligne. En revanche, un « délit d’incitation » a été honteusement écarté du texte. 

Ce dispositif s’inspire directement du délit d’entrave à l’IVG (article L2223-2 du Code de la santé publique) et marque un tournant majeur : là où la provocation au suicide est encore aujourd’hui passible de sanctions pénales, la loi pourrait bientôt pénaliser ceux qui s’opposent à l’euthanasie, bouleversant ainsi l’équilibre juridique et éthique actuel. 

La loi Claeys-Leonetti, un premier pas

En 2016, la loi Claeys-Leonettiprésentée à l’époque comme un « compromis humaniste », avait en réalité déjà ouvert la voie à l’euthanasie. Sous prétexte d’encadrer des situations médicales complexes, elle a introduit la pratique d’une sédation profonde et continue jusqu’au décès, permettant d’endormir définitivement le patient, sans maintien de la conscience. 

Dès son adoption, certains experts, soignants, juristes ou associations comme Alliance VITA avaient dénoncé cette loi comme une ouverture à l’euthanasie masquée, dénonçant également l’arrêt de l’alimentation et de l’hydratation désormais considérés comme traitements et non comme soins. Cette loi avait ainsi préparé la légalisation explicite de l’euthanasie mais la nouvelle proposition de loi franchit un cap en autorisant l’administration d’une substance létale par un médecin. 

Comme pour l’avortement en 1975, le discours politique repose sur une logique d’exception : encadrer une pratique « déjà existante » pour éviter les abus. Mais l’expérience internationale démontre l’effet d’entraînement. En Belgique, aux Pays-Bas, au Canada, les critères se sont élargis en quelques années. Aujourd’hui, l’euthanasie y concerne des personnes dépressives, des mineurs, des patients « fatigués de vivre ». 

Au Québec, un malade sur cinquante meurt désormais par euthanasie. L’échec structurel des soins palliatifs, le vieillissement de la population, le coût de la dépendance deviennent autant d’incitations implicites. Le coût des EHPAD, la peur d’être une charge peuvent vite se transformer en justification pour mourir. 

Lundi 5 mai dernier, Emmanuel Macron a été le premier président français à visiter la Grande Loge de France, où il a salué les francs-maçons pour leur « ambition de faire de l’homme la mesure du monde, le libre acteur de sa vie, de la naissance à la mort ». Le président de la République assume un cadre clair : celui d’un glissement où la liberté individuelle, érigée en absolu, l’emporte sur le bien commun, le soin, et la reconnaissance de notre commune vulnérabilité. 

Une affaire de gestion

Le chef de l’État refuse d’opposer « le bien et le mal », préférant évoquer le « moindre mal » dans des cas « concrets ». Désormais, la fin de vie devient une affaire de gestion, et non de compassion partagée. Là où la politique devrait être le refuge des plus vulnérables, elle leur propose désormais un consentement à disparaître. 

Le lendemain de l’adoption de la proposition de loi, deux tribunes ont été publiées dans Le Figaro. Plus de 600 professionnels de la santé mentale y dénoncent une « incohérence clinique et politique », s’inquiétant de l’inclusion des souffrances psychologiques parmi les critères d’accès à l’aide à mourir. De leur côté, 575 juristes alertent sur un « bouleversement anthropologique » : selon eux, la légalisation de l’euthanasie ferait de la mort « une thérapie parmi d’autres » et ferait glisser la mission médicale du soin vers la provocation de la mort.

Claire Fourcade, présidente de la Société française d’accompagnement et de soins palliatifs (SFAP), a également tiré la sonnette d’alarme. Selon elle, la loi sur l’aide à mourir ne constitue pas une exception encadrée mais ouvre, en réalité, à une application bien plus large d’un « droit à mourir ». Elle dénonce des critères médicaux flous, hautement subjectifs, et une procédure expéditive laissant les médecins seuls face à des décisions complexes et lourdes de conséquences. 

Le 21 mai dernier lors d’une conférence de presse au Parlement européen, Marion Maréchal (ID) et Laurence Trochu (ID) ont alerté sur cette loi. Elles dénoncent une vision idéologique de l’homme fondée sur l’autonomie individuelle, au détriment du lien, du soin et de la vulnérabilité. Pour Marion Maréchal, « cette loi s’adresse aux oubliés du système de santé, à ceux pour qui le choix est entre souffrance et mort – jamais entre vie et accompagnement digne ». Ce glissement, conclut-elle, n’est pas une dérive mais la conséquence logique d’un changement anthropologique majeur.

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La veille du vote, plus de 400 personnes se sont rassemblées place du Palais-Bourbon pour prier le chapelet. Le mardi 27 mai, quelques heures après le vote de la proposition de loi sur la fin de vie, les Veilleurs se sont mobilisés pour exprimer leur opposition à l’euthanasie. À Lyon, une Marche pour la Vie, organisée le soir même, a dénoncé un « choix culpabilisant » pour les plus fragiles.

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