9 juin 1980
Les confidences soulagent. Mais il faut savoir choisir : le confident est une cachette où l’on dépose un secret; il est aussi une source cachée d’où l’on attend un conseil: enfin, il est un miroir où l’on se contemple. Après avoir fait une confidence, on éprouve une dilatation d’âme, on est rassuré. Mais il est rare qu’on n’ait pas aussitôt quelque regret, car on dit toujours un peu trop, ou bien l’on exagère, ou bien l’on révèle ce qu’il n’est pas permis à l’homme de dire. Il est difficile d’être véridique, même quand on est entouré de gens qui savent et qui vous contrôlent. A plus forte raison, quand on se confie à un seul et qu’on veut alors se faire voir sous un beau jour, ou encore qu’on multiplie sa noirceur pour n’être point cru. Cette marge d’inexprimable, qui est l’entour de nos pensées les plus nôtres, vient de leur enracinement: il ne faut pas vouloir la restreindre mais l’accepter comme un brouillard nécessaire, comme cette sfumata que Léonard de Vinci mettait à la place des contours, et qui était, disait-il, son dernier et difficile ouvrage.
Il y a une coquetterie dans les confidences, à moins d’un parfait abandon. C’est pourquoi il ne faut conseiller les confidences qu’avec un tout petit nombre d’êtres : ceux qui sont comme des mères vis-à-vis de nous, je veux dire ceux qui pourraient au besoin nous avoir portés dans leur sein, nourris de leur lait, à qui nous n’apprenons rien qu’ils ne sachent ou qu’ils pourraient deviner. Prendre pour confident un être encore inachevé, incertain, curieux et à qui la confidence sera la révélation de ce qu’il ignorait, ce n’est pas se placer sur un bon terrain. Si la confession, cette confidence du mal, peut être faite à un homme, c’est à un homme placé dans une attitude divine et maternelle, connaissant d’avance « ce qui est dans l’homme », capable de « porter les péchés du monde ». On ne pourrait pas la faire à Balzac. C’est pourquoi ceux qui savent l’homme se taisent sur l’homme et les romanciers ne parlent que d’un seul être : eux-mêmes, enflés, justifiés, toujours transposés.
Faut-il, quand on ne s’entend pas entre proches, avoir ce qu’on appelle une » explication » ? Oui, si celle-ci est loyale et porte sur quelques points de fait, inconnus ou ignorés de l’autre, et qui sont cause de malentendu. Non, si l’ » explication » fait surgir des ressentiments, des humeurs noires et des accusations hideuses de l’ami contre l’ami, du fils contre le père… Alors s’expliquer équivaut à se donner le droit d’exprimer ses bas-fonds: or un bas-fond est toujours faux. Dans le mal comme dans le bien on ne doit pas forcer l’incommunicable.
Sur le canapé du psychanalyste, ce n’est pas proprement une confidence que l’on fait. On se décharge d’un corps opaque: le thérapeute est là pour vous aider à rejeter votre trouble, mais pour que le patient guérisse, il doit voir dans le psychanalyste l’entité et non pas l’homme.
Cela avertit que la confidence exige une amitié, je dirais : une réciprocité. Ce qui soulage, ce n’est pas seulement ce qui est donné de secret, mais ce qui est reçu de secret de l’autre. L’autre, après avoir reçu, vous donne et échange une confidence. Il vous introduit chez lui par quelque porte secrète. Alors (ô surprise!) vous vous apercevez que lui aussi a été blessé, que lui aussi le cache. C’est là le beau fruit de cette double #confiance: alors on est lié par la complicité de deux faiblesses partagées, qui font une force.
Jean Guitton (1901-1999).
de l’Académie française
Portraits et Circonstances p32 -1989.

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