Propos d’avant-hier pour après-demain

Gustave Thibon.

Édition de Françoise Chauvin

par Didier Dantal

MAI 2024

Rejetant l’étiquette commode et réductrice de « passéiste » ou de retardataire, [Gustave Thibon] prend toutefois bien soin de préciser : « Je n’ai aucun goût pour les exhumations, et si je me penche avec angoisse sur cette rupture brutale avec une tradition millénaire, mon souci ne vise pas à ressusciter les morts mais à préserver les vivants ».

Dès les premières pages, on est saisi d’étonnement à la lecture de cette affirmation lancée par Gustave Thibon : « Nous sommes un peuple profondément civilisé. » La phrase, prononcée dans les années 1950, si elle sonnait comme une évidence à l’époque, détonne aujourd’hui, à l’heure où les thématiques de l’ensauvagement et de la décivilisation ne cessent de défrayer la chronique. Or, poursuit Thibon, « la qualité d’une civilisation se mesure à la quantité de passé assimilé par le présent ». Cette capacité à thésauriser et, par là même, à transmettre aux générations futures, aurait-elle disparu ? Force est de le constater : « Nous vivons aujourd’hui dans la confusion, dans un présent qui n’est plus qu’une actualité chaotique, et si nos lendemains achèvent de nous couper du passé, méritent-ils encore le nom d’avenir ? » De quelle rupture, qu’il faut qualifier d’anthropologique, est-il ici question ? Selon le philosophe spiritualiste et messager de l’Évangile qu’est Gustave Thibon, il s’agit principalement d’une rupture du lien religieux qui est « le lien le plus profond et le plus universel ». Celui-ci engage tous les autres. Il est par excellence un lien qui libère ; un lien vivant.

Rejetant l’étiquette commode et réductrice de « passéiste » ou de retardataire, il prend toutefois bien soin de préciser : « Je n’ai aucun goût pour les exhumations, et si je me penche avec angoisse sur cette rupture brutale avec une tradition millénaire, mon souci ne vise pas à ressusciter les morts mais à préserver les vivants. » D’où le titre en forme de parallélisme biblique de ce recueil posthume qui, rassemblant des inédits (canevas de conférences, feuilles volantes et pages hors-champ, étalés sur plusieurs décennies), ne vise qu’à nous « refidéliser » et à nous reconnecter avec le sens de la vie, qui est aussi celui de notre destinée. « Au reste, conclut Thibon, celui qui est fidèle à l’éternel n’est jamais en retard dans le temps : les vrais retardataires sont ceux qui s’essoufflent à suivre des modes, brillantes nouveautés du matin qui sont caduques le soir, chacune effaçant les traits et les attraits de celle qui l’a précédée… De sorte que les avant-coureurs d’aujourd’hui sont les traînards de demain. »

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