Nous approchons-nous d’un basculement comparable à celui de 1914 que décrit Zweig dans Le Monde d’hier : Souvenirs d’un Européen

Par Alexis Karklins-Marchay.

Nous approchons-nous d’un basculement comparable à celui de 1914 que décrit Zweig dans Le Monde d’hier : Souvenirs d’un Européen, ce livre incomparable et tragique dont il envoya le manuscrit la veille de son suicide ?

Un basculement qui voit une civilisation s’effondrer alors qu’elle se croyait solide et pacifiée ? Qui voit la guerre s’étendre partout ? Qui voit l’attachement des citoyens aux principes démocratiques et à la liberté céder devant la crainte de demain et le désir de sécurité, quel qu’en soit le prix ? Qui voit les déclarations radicales, la justification de la violence et l’affirmation de certitudes l’emporter sur les appels à la concorde, le doute, l’attention à son prochain et l’humilité ?

Cette fin d’année 2023 me rend pessimiste.

Comme le montre l’étude citée dans cet article, les guerres se multiplient et les nouvelles menaces sont nombreuses.
Les nationalismes étriqués et les impérialismes destructeurs s’expriment avec force et séduisent les électeurs déboussolés et las.
Une majorité d’Européens et d’Américains ne perçoit plus l’intérêt de soutenir l’Ukraine (mes frères et soeurs baltes seront-ils les prochains ?) et a honteusement ignoré le martyr des Arméniens du Haut-Karabakh… c’est si loin le Caucase…

Des millions de citoyens en Occident et ailleurs banalisent les atrocités terroristes commises par le Hamas le 7 octobre dernier et les inhumaines prises d’otages qui ont suivi.
D’autres ferment les yeux sur la destruction de Gaza, après les avoir trop longtemps fermés sur la colonisation de la Cisjordanie.

Aux Etats-« Unis », qui le sont de moins en moins tant la polarisation politique est en train de détruire ce pays de l’intérieur, un fou mégalo, incapable de reconnaître sa défaite en 2020 mais acceptant avec joie d’être qualifié de « dictateur », appelle à éliminer la « vermine » de Washington (nous ne sommes ni à Berlin, ni à Moscou dans les années 1930) et espère être réélu dans moins de 11 mois. De l’autre côté du spectre, les prestigieuses universités se sont fourvoyées dans un wokisme indigent et une intolérance contraire aux valeurs qu’elles sont censées promouvoir.

Sur tous les continents, Afrique, Amérique du sud, Asie, les guerres civiles ou les pogroms se poursuivent ou s’amplifient.
En Europe, des pays vieillissants sont rongés par les violences, les trafics, le terrorisme islamiste et les groupuscules nationalistes.
Les niveaux records d’endettement obèrent notre avenir, surtout avec la remontée de taux qui alourdissent nos dépenses publiques et compromettent nos investissements futurs, notamment en matière environnementale.
La classe politique, ici et ailleurs, se caractérise davantage par sa médiocrité, sa nuisance sonore, son simplisme et sa volonté de conflictualisation que par son intelligence, son courage et sa capacité à rassembler ou à agir, à parler d’avenir.

Je m’arrête là. Il nous reste le bonheur à la maison (pour combien de temps ?). Il nous reste nos passions individuelles. Il nous reste surtout les livres pour nous éclairer, la musique et l’art pour vibrer et nous rapprocher. Il nous reste l’humanisme. Il nous reste, espérons-le, une majorité de femmes et d’hommes de bonne volonté.

Comment ne pas comprendre Montaigne se réfugiant dans sa bibliothèque ? Comment ne pas comprendre Zweig fuyant au Brésil ?

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