Marcher pour retrouver sa place.

« …Quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude, et à moi. »
Montaigne.
Emmanuel Kant à Königsberg se promenait tous les après-midi, à la même heure exactement, et en suivant rigoureusement le même trajet.
Au repos dans mon fauteuil, je suis « hors-sol »: mon cerveau se croit seul au monde et désincarné. Il poursuit le fil de ses pensées oubliant qu’il n’est pour mon corps qu’un organe parmi ceux qui m’aident à penser. Je nourris l’illusion que mes pensées se tissent hors de mon corps et de mon entourage, et l’écran du PC devant moi me renforce dans mon égarement.
Mon cerveau « tourne en rond » si, dans ma distraction, mes sens ne lui rappellent pas qu’il est incarné.
Quand je marche, le paysage défile autour de moi avec son cortège de sons, d’odeurs, et de passants. Je ressens mes muscles, mes articulations, le froid ou la chaleur ambiante, le vent..etc..tout mon corps est en éveil. Même si mes préoccupations sont à mille lieues de l’environnement qui défile au rythme de mon pas, une avalanche de signaux captés par mes sens évite à mes pensées de s’évaporer et m’incite à plus de réalisme. De plus, la marche m’aère bien les méninges.
Mon épuisement, suite à une marche rapide et/ou longue, me rappelle mes propres limites d’être humain et m’incite ainsi à ne pas sombrer dans le redoutable sentiment de « toute puissance » qui mène notre monde à l’abime.
Le développement anarchique du numérique nous a fait perdre, à cet égard la bonne habitude de l’usage quotidienne de notre plume, qui, par le travail minutieux qu’il exige de notre main nous rappelle en permanence avec bienveillance l’existence de notre corps, nous incitant probablement à des écrits à plus réalistes.
Les ordres monastiques ont établi depuis des siècles dans leur règle l’usage de la calligraphie et celle de la marche méditative dans les promenoirs des couvents. La marche élève ma pensée car, en me permettant de faire défiler mon environnement extérieur, je peux alors me recentrer ainsi sur mon corps que je ressent d’avantage, ce qui m’invite à me pencher sur ma vie intérieure pour approfondir mes pensées.
La marche m’enseigne l’humilité en me faisant prendre conscience que bien loin d’être un pur esprit léger et sans limite, je pense avec tout mon corps et ses fragilités contraignantes. Je prends conscience de la tempérance qui m’est nécessaire pour soutenir l’effort, et me rend ainsi plus circonspect dans mes jugements.
Avant de prendre une décision importante, entreprenons une longue marche qui sera certainement bonne conseillère: ainsi tout ira beaucoup mieux!

Jeudi 17 Novembre 2022.

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